Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Consuelo, À Saint-Exupéry…


  
 « Tu créeras, Mon Amour, Ta Rose Et De La Vie. »
Consuelo, née Suncín-Sandoval, est une artiste et peintre salvadorienne. Elle rencontre Antoine de Saint-Exupéry en 1930 à Paris. C’est le coup de foudre. Ils se marient dès l’année suivante. Mais Saint-Exupéry est engagé dans l’aéropostale, expérience relatée dans Vol de Nuit, et doit très souvent s’absenter de leur domicile new-yorkais. 

Alors Consuelo lui écrit, nuit et jour, pour que son aviateur de mari la lise une fois de retour sur la terre ferme. Compagne attentive de l’écrivain, distante par les kilomètres, mais non par le cœur, elle est sa « rose », et aussi la rose du Petit Prince

La lettre suivante, écrite il y a 70 ans, n’a rien perdu de sa fraîcheur sentimentale et de ses accents à la fois candides et enflammés. 

Elle est d’autant plus touchante que l’on connaît le dénouement de l’histoire : l’écrivain-aviateur est porté disparu en Méditerranée à l’été 1944. Sa mort n’empêchera pas Consuelo de continuer à écrire ses lettres passionnées. 


Octobre 1943


Tonnio,


Hier je vous ai envoyé une lettre, bien tendre, mais pleine de taches d’encre. J’ai toujours sur ma table une lettre pour toi, jamais finie, jamais envoyée, qui veut dire seulement que tu es présent, bien près de moi. Ainsi je te parle de tout quand je m’afflige, quand je m’angoisse de cette dure absence, qui dure toujours, toujours comme dans les contes cruels des mille et une nuits… 

Les saisons passent sans ton retour.

À West Port, je t’ai écrit de ma petite maison de campagne, le petit chat affamé est venu me réveiller par une nuit fraîche, et il a été si heureux de boire du lait et moi j’étais si heureuse de pouvoir lui en donner, de le réchauffer. […] J’ai reçu un coup de téléphone de notre bon [André] Rouchaud, me disant que j’ai peut-être une chance de t’envoyer un petit cadeau, un petit paquet de Noël.

Alors j’ai couru à New York toutes les boutiques. Ah! pourquoi n’ai-je pas trouvé un petit miroir magique? Ainsi en le frottant, tu aurais pu m’avoir près de toi, quand tu l’aurais voulu! Je voudrais aussi trouver une machine à écrire qui ne fasse pas de fautes de grammaire comme je peux en faire… cela m’agace beaucoup. Quelle différence quand je lis tes douces et bonnes lettres, mon chéri, mon chéri…

Chéri, serons-nous ensemble pour la fin de l’année? Ah! Dieu sera bien bon pour moi, pour nous deux… et jamais plus l’on ne se fera de peine. Tout ce que tu feras sera bien fait et je sais que rien ne me fera de mal. Je souffre tant de ton absence et du danger moral qui te guette… Tu as été très fatigué, très éprouvé, il faut que tu gardes une provision de force pour tes vieux jours. Pour ton grand travail…

Tu sais, mon Tonnio, c’est la première fois que tu vas t’asseoir avec la conviction de faire de la lumière pour les autres, alors tu seras calme et très beau, et tranquille auprès de ta femme, et tu finiras auprès d’elle en rayon d’or… Je prie le ciel pour que tu ne sois pas découragé, attristé de tant de malentendus sur la Terre.

Mais tu es réellement grand, Tonnio, et tu es jeune, mon mari, tu ne ramasseras pas les petites choses de la vie, les restes, tu créeras, mon amour, ta rose et de la vie. Tu es un vrai mage de la beauté et tu sais faire tant de bien aux autres, tu leur apprendras à aimer la vie, malgré la grande difficulté que tu as à marcher parmi l’humanité qui est une vraie pâte à former et tu la voudras plus pure, plus sûre.

Je vous fais des compliments, mon époux, qui ne sont pas des compliments, mais des vérités qui me sont difficiles à dire personnellement : quand tu es inquiet, parce que tu donnes tant de toi dans tes livres, garde-toi bien de tout mal, de toutes les douleurs morales […]. Je ne veux pas que tu sois marqué, toi, par des choses laides.

J’accepte volontiers ta lutte, dans le désert, dans tes avions, cela n’a pas été toujours facile, n’est-ce pas, mon amour, mon enfant chéri? Tu vois, le ciel nous aime, je crois que toi et moi nous sommes un cas : des enfants protégés par Dieu. Même le mal de nos natures folles et ardentes ne nous a pas tués.

Alors, chéri, pense à tout ce que tu as à faire, et combien il y aura de joies pour ta rose, ta rose vaniteuse qui se dira : « Je suis la rose du roi, je suis différente de toutes les roses, puisqu’il me soigne, me fait vivre et qu’il me respire… » Et je te raconterai les nuits des dangers et les nuits des larmes et les nuits d’espoir à attendre mon roi… Et je renaîtrai, et j’embaumerai tout mon entourage pour qu’on me sache sa sacrée vraie rose, sa belle rose. Ta rose… Ah! je t’écris à la machine, parce que je ne pourrai jamais t’écrire aussi vite avec ma plume, ma main tremble trop quand je suis émue.

Amour, que je te dise combien je supplie le Ciel de me laisser un peu de vie et de jeunesse pour aller à ta rencontre… La joie que tu me donnes en me disant que je suis toujours ta Pimprenelle embaumée. Ah! je veux bien l’être! Alors comme je le désire tant, je serai telle que vous me voulez. Je crois, chéri, pour la première fois depuis bien longtemps, qu’il n’y a que moi dans ton cœur, pour aujourd’hui, pour demain, pour la vie… Tu es mon grand miroir, mon seul pays… L’idée contraire me paralyse, m’empêche de respirer. Je ne pourrais souffrir des malentendus entre vos et moi.

Je vous aime, je vous aime, mon amour.

Votre Pimprenelle,

Consuelo



Aron O’Raney
10 Novembre 2016