Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Cœur Authentique De La Tristesse II/II



La Beauté De Ce Monde

Nous devrions sentir qu'il est merveilleux d'être dans ce monde. C'est si merveilleux de percevoir le rouge et le jaune, le bleu et le vert, le pourpre et le noir

Toutes ces couleurs nous ont été données. Nous pouvons sentir le chaud et le froid, goûter le sucré et l'amer. Nous avons ces sensations et nous les méritons; elles sont bonnes.

Ainsi, pour expérimenter réellement la bonté fondamentale, il faut d'abord apprécier ce que nous avons. Mais ensuite nous devons voir plus loin et examiner plus précisément ce que nous sommes, où nous sommes, qui nous sommes, quand nous sommes et comment nous sommes en tant qu'êtres humains, pour arriver à prendre possession de notre bonté fondamentale. Il ne s'agit pas vraiment d'une possession, mais nous la méritons quand même.

La bonté fondamentale est étroitement liée à la notion de bodhicitta dans la tradition bouddhique. Bodhi signifie « éveillé » ou « attentif », et Citta signifie « cœur »; bodhicitta signifie donc « cœur éveillé ». Le cœur éveillé vient de la volonté de faire face à notre état d'esprit. Cela peut nous paraître une exigence excessive, mais elle est nécessaire.

Nous devrions nous examiner et nous demander combien de fois nous avons essayé d'entrer en contact avec notre cœur, pleinement et réellement. Combien de fois nous sommes-nous dérobés, craignant de découvrir quelque chose d'atroce

Combien de fois avons-nous été capables de nous regarder dans le miroir sans nous sentir mal à l'aise? Combien de fois avons-nous essayé de nous tirer d'affaire en lisant le journal, en regardant la télévision ou en étant distraits

Voilà la question cruciale : dans quelle mesure avons-nous entretenu un rapport avec nous-mêmes durant notre vie?

La pratique de la méditation assise, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, est le moyen de redécouvrir la bonté fondamentale; bien plus, elle est le moyen d'éveiller ce cœur authentique en nous. 

Lorsqu'on est assis dans la posture de méditation, on est exactement l'homme nu ou la femme nue que nous avons décrits plus haut, assis entre ciel et terre. Affaissés, nous essayons de cacher notre cœur, de le protéger en voûtant le dos.

Par contre, dans la posture de méditation, assis droit, mais détendu, notre cœur est à nu. Tout notre être est exposé, en premier lieu à nous-mêmes, mais aussi aux autres. C'est pourquoi lorsque nous nous exerçons à rester assis dans le calme et à suivre notre souffle à mesure qu'il sort et qu'il se dissout, nous établissons un contact avec notre cœur. En nous laissant tout simplement être tels que nous sommes, nous commençons à éprouver une réelle sympathie envers nous-mêmes.

Quand nous éveillons ainsi notre cœur, nous découvrons avec surprise qu'il est vide. Nous constatons que nous regardons l'espace. Que sommes-nous, qui sommes-nous, où est notre cœur

Si nous regardons vraiment, nous ne verrons rien de tangible ni de solide. Bien sûr, il se peut que nous trouvions quelque chose de très solide si nous en voulons à quelqu'un ou si nous vivons un amour possessif. Mais ce n'est pas là un cœur éveillé. 

Si nous cherchons le cœur éveillé, si nous creusons dans notre poitrine pour le trouver, nous n'y découvrirons rien d'autre qu'une sensation de tendresse. 

C'est doux et endolori, et si nous ouvrons les yeux sur le monde, nous éprouvons une immense tristesse. Cette tristesse ne vient pas de ce que l’on nous ait maltraités. Nous ne sommes pas tristes parce que quelqu'un nous a insultés ou que nous nous sentons appauvris. 

Au contraire, cette expérience de tristesse est inconditionnelle. Elle a lieu parce que notre cœur est complètement écorché. Ni peau ni tissus ne le recouvrent; ce n'est plus que de la chair vive. Même si un minuscule moustique se pose sur lui, nous nous sentons terriblement touchés. Notre expérience est crue, tendre, tellement personnelle

Le cœur authentique de la tristesse naît lorsque nous sentons que notre cœur inexistant est plein. Nous aimerions verser le sang de notre cœur, offrir notre cœur aux autres. 

Pour le guerrier, c'est cette expérience d'un cœur triste et tendre qui donne naissance au courage. Habituellement, être courageux veut dire ne pas avoir peur, ou alors retourner les coups que l'on reçoit. 

Mais ici nous ne parlons pas du courage des bagarres de ruelle. Le véritable courage est le produit de la tendresse. Il survient lorsque nous laissons le monde effleurer notre cœur, notre cœur si beau et si nu. 

Nous sommes disposés à nous ouvrir, sans résistance ni timidité, et à faire face au monde. Nous sommes disposés à partager notre cœur avec les autres.


Extrait De Shambhala 
Le Cœur Authentique De La Tristesse (3)



Chögyam Trungpa



Billet Proposé Par Aron O’Raney