Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L’Analyse…



L’Analyse, On L’a Déjà Dit, Est Bien Un Exode, Une Traversée De Soi Avec Ses Aridités, Ses Sources Imprévues, Surtout Ses Mirages. 

Comme Abraham, il s'agit bien de partir vers soi-même, de quitter le connu, la maison du père et de la mère, vers un pays qu'on ne connaît pas. 

Avec seulement une promesse qui aimante le désir, « une terre où coule le lait et le miel », peu importe ce qui coule, il s'agit toujours d'une vie, d'un vivant qui se donne à goûter, à savourer. 

Le thérapeute n'est là que pour désigner les points de blocages, les lieux de répétition, les lieux où la vie s'est figée, dans une image, une parole, un trauma, là où le fleuve s'est glacé, là où la vie s'est arrêtée. 

Dans le mot « analyse » il y a bien cette idée de dissoudre un lien, de délier, rendre sa fluidité à ce qui était figé.

Le sens s'est souvent figé dans une explication, une rationalisation ou une cohérence. Chesterton le dit bien quand il affirme qu'« un fou c'est quelqu'un qui a tout perdu sauf la raison ». 

Paradoxalement le thérapeute est là pour permettre aux personnes qui le consultent de « perdre la raison », il leur donne le droit de ne pas « savoir ce qu'elles sont », c'est-à-dire de ne pas répéter ce qu'elles font, il ouvre ainsi une faille, une clairière, un espace de liberté pour ce déplacement perpétuel qu'est l'interprétation. 

Ce qui était vrai à un moment a le droit de ne plus l'être à un autre.

L'attitude juste d'une séquence de la vie est devenue l'injustice d'une autre séquence. Cela est vrai aussi dans révolution d'une société.

C'est l'impossibilité de déplacer ses normes qui peut rendre fou ou tout au moins « coincer » un devenir. 

En éveillant l'esprit du patient à une pluralité d'interprétations de son symptôme, le thérapeute lui rend la liberté de choisir un effet de sens inattendu qui le délivre de celui où il avait tendance à s'enfermer. 

Mais il doit accepter que cette interprétation nouvelle s'efface à son tour, sinon le jeu risque de se figer et de se figer plus gravement dans une interprétation « autorisée », ou pire, définitive.

La manne dont on se nourrit durant notre exode est sans saveur, elle ne laisse pas de mémoire au palais, que ce soit celui de l'intellect ou du cœur, elle s'efface aussitôt qu'elle a nourri la faim du jour, laissant la place à un vide qui ne demande à être comblé que pour un instant et non pour toujours. 

Ça serait la fin de la marche, la fin de la vie. 

On se souvient de l'image du jeu qui nécessite une case vide; si elle manque, le jeu se bloque. 

C'est comme zéro, « s'il manque on ne peut pas compter; et ajouter zéro ça décuple ».

Le thérapeute n'est pas chargé de remettre les pendules à l'heure (quelle heure?), mais de remettre la pendule à zéro, de préserver la case vide, d'en montrer les poussières ou la couleur qui voilent... 

Si le vide est trop grand oser la manne d'une question, résister à la puissance de la caille et de l'oignon, vaines explications qui voudraient compenser la perte ou combler le manque, nourritures qui remplissent, qui gavent, mais ne nourrissent pas.

Ne pas éviter le désert et sa rosée inquiétante, questionnante de sens. Accepter cela nous conduit à un autre terme hébreu : Amen.

Dans le mot Amen nous est donné à réfléchir l'articulation du « aleph » et du « mem-noun » Les deux lettres « mem-noun » se lisent en hébreu : « manne ».

Dire Amen, — C’est dire « oui — qu'est-ce que c'est? — C’est dire oui à la question que nous sommes, y adhérer.

La vie est notre question de chaque jour, toujours nouvelle (pas plus que de réponses on ne peut faire de réserves de questions).

Les vieilles questions comme les vieilles réponses sont déjà pourries, elles n'engendrent pas l'esprit à l'instant.


Extrait de « Le Sens Ou La Parole Perdue » 
Manque Et Plénitude — Éditions Albin Michel


Jean-Yves Leloup



Billet Proposé Par Aron O’Raney