Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Fossoyeur



Dans Le Terrible Silence De La Nuit, Tandis Que Toutes Les Choses Célestes Disparaissaient Derrière Le Voile Cupide Des Épais Nuages, Je Marchais Seul Et Apeuré Dans La Vallée Des Spectres De La Mort.

Comme minuit approchait et que les spectres bondissaient autour de moi avec leurs ailes horribles et nervurées, j'observais un fantôme géant qui se dressait devant moi et dont l'apparence livide et hypnotique me fascinait. 

D'une voix tonitruante, il me dit : « Ta peur est décuplée! Tu as peur de moi! Tu ne peux le cacher, car tu es plus faible que le plus ténu des fils de l'araignée. Quel est ton nom terrestre? »

Je m'appuyai contre un grand rocher, repris mes esprits après ce choc soudain et, d'une voix faible et tremblante, je lui répondis : « Mon nom est Abdallah, ce qui signifie « esclave de Dieu ». » 

Durant quelques instants, il demeura silencieux, et son silence était effrayant. Je commençai à m’habituer à son apparence, mais je fus à nouveau ébranlé par ses réflexions et ses mots mystérieux, ses croyances et ses contemplations étranges.

Il gronda : « Nombreux sont les esclaves de Dieu et grands sont les malheurs de Dieu à cause de Ses esclaves. Pourquoi ton père ne t’a-t-il pas appelé « Maître des Démons », ajoutant ainsi un désastre supplémentaire à l'immense calamité qui sévit sur Terre

Tu te cramponnes terrorisé au petit lot des dons transmis par tes ancêtres et ton affliction résulte du legs de tes parents; tu resteras un esclave de la mort jusqu'à ce que tu ne fasses qu'un avec les morts.

Ta vocation est vaine et désolée, et ta vie est creuse. La vie réelle ne t'a jamais visité, et ne te visitera jamais. Ton être retors n'accomplira pas non plus ta mort vivante. Tes yeux dévoyés voient les gens qui tremblent devant la tempête de la vie et tu crois qu'ils sont vivants, alors qu'en vérité ils sont morts depuis leur naissance. 

Personne ne voulait les enterrer, et la seule bonne carrière pour toi est celle de fossoyeur; de la sorte, tu pourras débarrasser les vivants des cadavres amoncelés autour des maisons, des chemins et des églises. »

Je protestai : « Je ne puis embrasser une telle vocation. Mon épouse et mes enfants réclament soutien et compagnie. »

Il se pencha vers moi, me montrant ses muscles entrelacés, qui ressemblaient aux racines d'un chêne puissant, regorgeant de vie et d'énergie, et il mugit : « Donne-leur à chacun une pelle et apprends-leur à creuser des tombes. Ta vie n'est qu'une misère noire tapie derrière des murs de plâtre blanc. 

Rejoins-nous, car nous les génies sommes les seuls détenteurs de la réalité! Creuser des tombes procure un lent mais indéniable bienfait que suscite la disparition des créatures mortes qui tremblent devant l'orage, mais ne marchent jamais avec lui. » Il réfléchit, puis demanda : « Quelle est ta religion? »

Je déclarai crânement : « Je crois en Dieu et j'honore Ses prophètes, j'aime la vertu et j'ai foi en l'éternité. »

Avec une remarquable sagesse et une force de persuasion, il rétorqua : « Ces mots vides ont été déposés sur les lèvres humaines par les générations passées et non par la connaissance, et tu ne crois vraiment qu'en toi. Tu n'honores personne que toi et tu n'as foi que dans l'éternité de tes désirs. 

L'homme a adoré son propre moi depuis le commencement, donnant à ce moi des noms appropriés, jusqu'à aujourd'hui, où il utilise le mot « Dieu » pour désigner ce même moi. » 

Puis le géant rugit de rire, les échos se répétant dans les creux des cavernes, et, sarcastique, il s'écria : « Qu'ils sont étranges, ceux qui adorent leur propre moi, leur existence réelle n'étant qu'une carcasse terrestre. »

Il se tut, et je m'arrêtai sur ses paroles et méditai leur signification. Il possédait un savoir plus étrange que la vie, plus effroyable et plus insondable que la mort. Timidement, je hasardai : « As-tu une religion ou un Dieu?

  Mon nom est le Dieu Fou, déclara-t-il, et je suis né de tout temps, et je suis le Dieu de mon être. Je ne suis pas sage, car la sagesse est la qualité du faible. Je suis fort et la terre tremble sous mes pas, et, quand je m'arrête, le cortège des étoiles s'arrête avec moi. Je me moque des gens... J'accompagne les géants de la nuit... Je me mêle aux grands rois des djinns... Je suis en possession des secrets de l'existence et de la non-existence.

Au matin, je blasphème le soleil... à minuit, je maudis l'humanité... le soir venu, je submerge la nature... la nuit, je m'agenouille et me prosterne devant moi. Je ne dors jamais, car je suis le temps, la mer et moi-même... Je mange les corps humains en guise de nourriture, bois leur sang pour étancher ma soif, et j'utilise leurs hoquets moribonds pour y puiser mon souffle. 

Bien que tu cherches à te tromper, tu es mon frère et tu vis comme moi. Hors d'ici... hypocrite! Retourne en rampant à la Terre et continue d'adorer ton propre moi parmi les morts-vivants! »

Je quittai en titubant la vallée caverneuse et rocailleuse, dans un état d'hébétude, ne parvenant pas à croire ce que mes oreilles avaient entendu et ce que mes yeux avaient vu! J'étais rongé par la douleur à cause de certaines des vérités qu'il avait dites, et j'errai dans les champs toute la nuit en proie à une mélancolie contemplative.

Je me suis procuré une pelle et me suis dit en mon for intérieur : « Creuse profondément les tombes... Vas-y maintenant et, sitôt que tu trouves l'un de ces morts-vivants, enterre-le. »

Depuis ce jour, j'ai creusé des tombes et enterré les morts vivants. Mais les morts vivants sont nombreux et je suis seul, n'ayant personne pour m'aider...


Extrait de « Les Cendres Du Passé Et Le Feu De L’éternel »



Khalil Gibran



Billet Proposé Par Aron O’Raney