Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Fatigue… L’Angle Philosophique


La Tâche La Plus Importante De L’éducation, Au Sens Où La Comprend Nietzsche, Consiste À Enseigner À L’homme Comment Voir.

Le loisir (scholè, l'« école ») est le lieu où l'homme apprend la vision juste. Car, toujours selon Nietzsche, celui qui n'a pas appris à voir agit de manière stupide. 

Son action est semblable à celle d'une machine. On ne peut pas l'interrompre. Elle conduit à l'épuisement.

À l'encontre de cet épuisement par excès de travail « stupide », le philosophe coréen Byung-Chul Han, plaide pour une fatigue inspiratrice, une fatigue du « ne pas ». 

Il se réfère en l’occurrence au commandement biblique du Shabbat : 

Le Shabbat qui à l’origine signifie s’arrêter, est un jour du « ne pas », un jour libre de « pour » ou, comme le dit Heidegger, de tout souci. C’est un moment intermédiaire.

Après sa création, Dieu déclare que le septième jour est sacré. Ce n’est donc pas le jour du « pour » qui est sacré, mais celui du « ne pas », un jour où l'utilisation de l'inutilisable deviendrait possible.

C'est le jour de la fatigue. Han appelle ce temps de la fatigue, ce temps intermédiaire, « un temps du jeu » et le distingue du temps de Heidegger « qui est essentiellement un temps du souci et du travail ».

Chez Handke et Han, la fatigue mène à la détente. Sur ce point également, tous deux reprennent une des valeurs mystiques, la tranquillité de Maître Eckhart, qui signifie un « laisser advenir ». 

  L’essentiel Advient Quand Nous Le Laissons Exister Tel Qu’il Est, Quand Nous Laissons Agir Dieu. 

Handke décrit ainsi les « hôtes de la Pentecôte » qui reçoivent le Saint-Esprit : « [...] le banc [...] me les fait imaginer fatigués. L'inspiration de la fatigue dit moins ce qu'il faut faire que ce qu'on peut laisser de côté. » 

Han reprend l'image de Handke en écrivant que les hôtes de la Pentecôte « sont une société de gens fatigués dans un sens particulier. 

Si la société de la Pentecôte était synonyme de la société du futur, celle-ci pourrait aussi s'appeler société de la fatigue ». 

Pour Han, il ne s'agit pas d'une société fatiguée, mais d'une société qui nous libère de la trop grande positivité du « toujours plus, toujours plus vite ». Elle nous amène à la détente, à la contemplation et à l'inspiration. 

Le remède à la société fatiguée, exténuée, c’est une société où la fatigue serait prise en compte comme une manière d'être. Cette société pourrait devenir une société de la Pentecôte, capable de créer un nouvel élan, sensible aux impulsions du Saint-Esprit.

L’homme A Besoin De La Vigilance Et De L’agressivité Pour Pouvoir Se Saisir Des Choses, Il A Besoin Du Plaisir De Faire Et De Donner Forme. 

Mais il a aussi besoin de la fatigue pour marquer une pause, reconnaître ses limites et poser sur le monde un autre regard, un regard qui ne reste pas à la surface, mais aille au fond des choses. 

Ou encore pour reprendre les termes de la philosophie grecque — notre société a besoin du loisir, car « l'énergie propre au loisir fait partie des puissances fondamentales de l'âme humaine. 

Comme le don d'immersion contemplative au sein de l'être et la capacité d'élévation festive du cœur, cette énergie permet, dans le dépassement du monde du travail, d'atteindre des puissances d'être surhumaines et dispensatrices de vie, qui nous renvoient ensuite réconfortés et renouvelés dans la nervosité du quotidien ». 

Cet éloge de la fatigue ne s'applique évidemment pas à la « vilaine » fatigue séparatrice, mais à la fatigue clairvoyante que décrit Handke. 

Pour moi, faire l'éloge de la fatigue signifie m'autoriser à être fatigué et même paresseux, accepter de ne pas avoir envie de travailler ni de résoudre les problèmes des autres. 

La fatigue est une invitation à être présent à soi sans qu'il en résulte forcément quelque chose. 

— Nous ne sommes pas obligés de méditer pour progresser dans notre voie spirituelle. 

— Nous ne sommes pas obligés de lire pour acquérir de nouveaux aperçus. Nous avons tout simplement le droit d'être là et de nous abandonner à la fatigue. 

Dès lors, celle-ci nous permettra d'être entièrement présents à nous-mêmes.

En même temps, cette fatigue nous relie aux autres. Quand on se couche, une fois le travail accompli, on est tout à soi-même. 

Cependant nos pensées vont plus loin. De la fatigue naissent des images qui nous font devenir un avec tout ce qui est, qui nous ouvrent à la profondeur de la vie, c'est-à-dire à Dieu. 

Nous ressentons de la gratitude : pour notre vie, pour le fait qu'en dépit de notre fatigue, il ait pu naître tant de choses en nous et à travers nous. 

Nous éprouvons aussi un grand sentiment de liberté-nous n'avons pas à faire quoi que ce soit a développer d'autres idées. Nous n’avons pas à sauver l'Église ou la société. 

Nous pouvons simplement être présents à nous-mêmes. Et en même temps, nous découvrons en nous le lien profond qui nous unit à tous les hommes, à tout ce qui est, à Dieu, le fondement de l'existence. 

C'est l'expérience de Siddharta, telle que la comprend Hermann Hesse. Alors que Siddharta est couché sur la rive, fatigué de l'ascèse, fatigué du plaisir, il se sent soudain profondément lié aux hommes. 

Le sentiment de supériorité qu'il avait cultivé s'effondre en lui. Désormais, il est l'un de ces hommes. Désormais, il ressent pour eux de l'attachement et de l'amour.

L'éloge de la fatigue que l'on trouve aujourd'hui sous la plume de Peter Handke et de Byung-Chul Han s'inspire de l'éloge que les romantiques faisaient de la paresse. 

Les écrivains et penseurs du romantisme critiquaient la sur valorisation de l'assiduité au travail dans la société bourgeoise des Lumières. Tout comme aujourd'hui, seule comptait la performance. 

Autrefois, l'accent était mis sur la performance intellectuelle. A contrario, les romantiques, Schlegel par exemple, voyaient dans la paresse un « art divin ». Ils y décelaient la possibilité de percevoir le monde sur le mode contemplatif.

Cette paresse s'apparente au loisir que les Romains célébraient et qui a été repris par Thomas d'Aquin et Joseph Pieper Elle signifie un non-agir conscient C’est la sagesse du taoïsme, qui parle de « wuwei », laisser-faire. 

Nous voulons tout maitriser, tout contrôler, mais cela a pour seul effet de stériliser le monde et d'épuiser l'individu. Il y a des domaines où il faut simplement laisser faire. 

Pour Cari Gustav Jung, c'est aussi un devoir important pour l'âme, car il y a des problèmes « qu'on n'a tout simplement pas les moyens de régler soi-même ». Et il poursuit : « Cet aveu a l'avantage de la sincérité, de la vérité et de la réalité. 

Et il pose les bases d'une réaction compensatoire de l'inconscient collectif. Autrement dit, on est désormais enclin à prêter attention à une idée utile ou à percevoir des pensées qu'on ne laissait pas s'exprimer auparavant. »

Pour éviter que la fatigue ne nous conduise à une paresse néfaste, il faut se montrer attentif et observateur. 

Si nous nous contentons de vivre paresseusement sans la moindre conscience de ce qui émerge en nous, notre âme n'en retirera aucun profit. 

Mais lorsque nous sortons consciemment de l'univers du toujours plus et que nous observons ce qui s'élève alors dans notre âme, la paresse nous conduit à la vérité.

En même temps, dit Jung, apparaissent dans notre âme les remèdes qui guérissent la maladie et le trouble, et régénèrent ce qui était fatigué.


— Extrait De « Retrouver Le Gout De La Vie »



Anselm Grün



Billet Proposé Par Aron O’Raney