Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Corps Ou L’Identité Perdue



C’est Dans Le Corps Que Pourra D’abord Se Signifier La Perte. Moins Il Est Présent, Plus Il Est Lourd.

Un poids venu d'on ne sait où l'envahit, l'immobilise parfois, le tient au lit, à la chaise, à la table; si l'esprit tente de fuir on lui proposera des cochonnailles, du vin ou de plus puissants alcools, pour le ramener, le réduire au corps perdu. 

L'homme alors n'est plus qu'une épaisseur qui se traîne, l'ami qui le secoue ne remue que des graisses que ne visitent plus aucune volonté, plus aucun vouloir d'en sortir. 

Sortir où? Sortir d'où? D'un corps qu'on ne sent plus et qui pourtant nous fait mal aux reins, au plexus, à la tête, partout. Comment sortir de partout

S'il y avait au moins un lieu précis par où entrerait ou sortirait l'immense fatigue...

Il ne faut pas négliger les vitamines, les bons conseils, les invitations à la campagne, à la mer, à la montagne; Chacun sait le lieu privilégié où il imagine retrouver son corps. 

Il ne faut pas oublier non plus de dire que tout cela est sexuel puisque tous les névrosés, paraît-il, sont atteints « d’impuissance orgastique », même madame Lapoutre qui a soixante-huit ans et qui vient consulter pour insomnies récurrentes.

« Cette impuissance orgastique ne constituerait pas un symptôme de plus dans la panoplie des troubles communs; elle se révélerait comme étant la cause de toute névrose. 

Par impuissance orgastique, Reich n'entend pas quelque impuissance « érectile » de l'homme telle qu’elle est définie en sexologie, mais la difficulté, voire l'incapacité chez les névrosés des deux sexes à s'abandonner aux émois, aux spasmes musculaires, aux ondes de décharge qui envahissent l'organisme sain au moment de l'orgasme (1). »

Pourquoi Pas

Et pourquoi pas tout faire pour que le malade retrouve son corps vivant, son corps vibrant même à soixante-huit ans, en précisant néanmoins qu'à cet âge on peut préférer l'étreinte de ses édredons aux chevauchées héroïques de pieux Don Juan, que le plaisir n'est pas seulement génital et qu'avec la sagesse il peut redevenir « polymorphe » comme chez l'enfant.

Il faudrait parler plus gravement de ces maladies dites « graves » qui altèrent le corps dans sa structure même, le défigurent, le tuméfient, parfois même déjà le décomposent. 

Mais qu'est-ce qui est grave

C'est que le corps bichonné et recouvert des meilleurs onguents sait encore qu'il va pourrir

Que les scanners les plus efficaces, les meilleurs régimes, les plus tendres soins sont de vains remèdes à l'irrémédiable! Il n'est pas dit de ne pas en user, de tout faire toujours pour que « ça aille mieux ». Cela n'empêchera pas que le corps sait ce que le conscient refuse de savoir.

Notre Corps En Sait Plus Que Tous Les Livres Sur L’éternité Et Sur La Mort, Et Il Le Sait Depuis Sa Naissance, Depuis Le Moment Où Il A Commencé À Mourir. 

De ce savoir inconscient des corps, le thérapeute est le témoin dont la bouche bée refuse parfois d'articuler les encouragements illusoires, les « ça ira mieux », alors qu'il sait que ça ne peut aller que pire — ça ne va qu'à la mort.

Mais encore faut-il y « aller bien », ou plus simplement y « aller » pour aller plus loin, en savoir plus long; plus long que la vie et la mort.

Celui qui accepte son corps comme perdu; (cela ne veut pas dire qu'il néglige sa santé et son équilibre), le retrouve en effet, mais non comme sac de peau qui l'enferme, composé qui ne tardera pas à se décomposer, 

Mais comme façon unique qu'a l'univers d'être là, curieusement borné, mais aussi curieusement ouvert dans sa souffrance à ce qui respire à travers lui, et s’il pousse plus loin son investigation, il verra que l'univers lui-même est une façon cosmique ou comique qu'a l'Être d'être là. 

Nous sommes poussières d'étoiles, les étoiles sont poussières d'Être et l'Être poussière de quoi?... 

Penser, cela va-t-il rendre la santé au corps
Le moral à nos troupes de cellules et d'atomes
Évidemment non, mais « cela » n'a évidemment plus d'importance...

L'importance d'un Moi qui se croit immortel dans un corps qui se sait mortel.

Reste à dire comment :

— Un corps-Moi de perdu = Un univers de retrouvé.
— Un univers perdu = L'Être retrouvé.
— L'Être perdu = Un « quoi? » retrouvé.

Et s'il faut parler biblique, c'est-à-dire plus clair pour les uns, plus obscur pour les autres, voilà :

— En hébreu - Adam, Cela veut dire « quoi? » Selon l'exégèse talmudique - L’homme est « qu'est-ce que? ».

(cf. chap. 16 de l'Exode, verset 7.)

— Moïse dit :

« Venahnou ma » « Et nous sommes un « Quoi? » »

Le Zohar explique par un jeu de valeurs numériques — Que le mot « Ma » (Quoi?) et Adam (homme) — Sont tous deux égaux à 45 (40 [mem] et 5 [hé])

— 1 (aleph) — 4 (dalet) et — 40 (mem).

La Cabale enseigne que les valeurs numériques c'est-à-dire l'énergie sémantique déployée du Tétragramme, constitué de quatre consonnes sans voyelle (YHWH) est équivalente à 45 — C’est-à-dire : mem-hé/ma qui signifie Quoi ? (2).

Adam — cela veut dire aussi « la terre ocre », « le glaiseux ». 
Cela veut dire que l'homme a un corps de la même glaise que le corps de la terre. 

Quelles que soient notre race, notre situation, notre santé, notre maladie, nous sommes tous des glaiseux, de la chair glaise. Les symptômes nous obligent à y revenir, à devenir forcément humbles (humus).

C'est une image du corps qui est perdue, et c'est une humilité qui est retrouvée. 

Dans cette humilité l'homme découvre son nom, contrairement à Œdipe face au Sphinx, il ne fait pas de « l'homme » une réponse — Il repart avec sa question : — « Qu'est-ce que l'homme? » — Adam — « Quoi? ».


(1) Claude Gannaud — La Bioénergie — éditions ESF, 1985.
(2) Cf. Legendre et Ouaknin, Concerto pour quatre consonnes sans voyelle, Éd. Balland, 1991.


Extrait de « Manque Et Plénitude »


Jean-Yves Leloup



Billet Proposé Par Aron O’Raney