Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Unis Dans Le Courant De La Vie



Si Vous Avez Une Belle Voix, N’allez Pas Croire Que Vous Êtes À L’origine De Cette Belle Voix. Elle Vous A Été Léguée Par Vos Ancêtres, Vos Parents. Si Vous Avez Un Talent De Peintre, Ne Pensez Pas Que Vous Avez Créé Ce Talent. Il Vous A Été Transmis Comme Un Germe. Ainsi Tout Ce Que Vous Avez Cru Être Vient Du Cosmos, De Vos Ancêtres. Donc En Premier Lieu, Lorsque Vous Touchez La Terre, Vous Vous Reliez Au Cosmos.

L’eau en vous, la chaleur en vous, l’air en vous, le sol en vous, appartiennent à l’eau hors de vous, au sol hors de vous. 

Sans les forêts, comment existeriez-vous? Sans votre père et votre mère, comment pourriez-vous être ici en ce moment

C’est pourquoi vous dites, avec sagesse, que vous n’êtes rien. Tout ce que vous pensez et avez pensé être, vous l’avez reçu du cosmos, de vos parents — y compris votre corps.

Soudain le non-soi émerge comme une intuition. Vous appartenez au courant de la vie. 

Si vous avez de la haine pour votre père, si vous pensez que votre vie a été détruite par votre père, que vous ne voulez pas voir votre père — vous le pensez par ignorance. Parce que si vous touchez la réalité du non-soi, vous voyez très clairement que vous êtes votre père. Vous êtes juste la continuité de votre père et votre père est la continuité de votre grand-père.

Nous Sommes Unis Dans Le Courant De La Vie. 

Penser que vous êtes une entité séparée, que vous êtes un soi indépendant de votre père est une chose très bizarre. Parce que votre père est à l’intérieur de vous, vous ne vous en déferez jamais. Il n’y a pas d’autre alternative que de vous réconcilier avec votre père. Vous réconcilier avec lui veut dire vous réconcilier avec vous-même. 

Vous avez une chance d’y réussir maintenant par la pratique — de vous réconcilier avec l’autre, que ce soit votre père, votre frère, votre époux, quiconque... 

Vous croyez qu’il ou elle vous a tellement fait souffrir, a rendu votre vie malheureuse. Vous ne voulez plus jamais le revoir ni avoir de ses nouvelles. Ce genre de souhait est né de votre ignorance de la réalité du non-soi. Parce que nous sommes tous ensemble. Non seulement sommes-nous tous ensemble, mais nous sommes à l’intérieur les uns des autres. 

Nous inter-sommes. Donc au moment de votre premier toucher de la terre, vous abandonnez votre idée du soi, et brusquement vous relâchez beaucoup de souffrance, beaucoup de colère. Vous vous donnez une chance de faire naître dans votre cœur la compassion et la sagesse.

En effectuant ainsi la prosternation, vous n’invoquez pas un dieu pour qu’il vienne vous sauver. Vous vous sauvez vous-même. Cette pratique est réellement pleine de sagesse. Vous touchez la terre afin de lâcher prise, d’abandonner votre notion du soi et de comprendre que vous appartenez à un même courant de vie, à la réalité. 

Soudain vous voyez qu’il est possible de faire la paix avec telle personne. Faire la paix avec elle veut dire faire la paix avec vous. Étrange, parce que ma paix dépend beaucoup de la paix avec elle. Si je consacre du temps, de l’énergie pour l’aider à souffrir moins, soudain j’ai plus de paix et de bonheur. Je ne le fais pas pour moi, mais j’en recueille tous les bienfaits.

Quand vous voyez un petit insecte en danger, vous passez une demi-minute pour le sauver. Vous croyez faire cela pour lui, par compassion. Mais ce faisant, vous cultivez la compassion à l’intérieur de vous et son bonheur devient le vôtre. 

Qu’est-Ce Que La Compassion

C’est selon moi la capacité de se relier aux autres vivants. Quand vous vous reliez aux autres vivants, votre solitude, votre sentiment d’être coupé, disparaissent. Alors pour qui est la compassion — pour ces vivants ou vous? La réponse est les deux.

Toute parole, toute pensée, toute action, nées de cette vision du non-soi, apportent la guérison et la réconciliation en vous et autour de vous. Il y a des amis qui ont pratiqué les cinq prosternations et les trois prosternations. Ils ont rapporté que c’est une pratique très efficace. 

Ceux qui la font une heure seulement en retirent un grand soulagement, ils n’ont cessé de pleurer et pleurer pendant la première heure de cette pratique. 

Vous le savez, c’est une pratique où l’on n’invoque pas, on n’appelle pas un dieu à son secours, mais on touche la réalité. On touche la compréhension. 

On touche Prajña, qui a le pouvoir de nous délivrer. Donc s’arrêter, se reposer, c’est se soigner. Regarder profondément, toucher la vision du non-soi, c’est aussi se soigner, se libérer. Telle est l’essence de la méditation bouddhiste.


Extrait d’un Enseignement au village des Pruniers, juillet 1996



Thich Nhat Hanh



Billet Proposé Par Aron O’Raney