Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Peur Du Changement…



Nous Avons Peur De Changer Parce Que Nous Estimons Qu’après Beaucoup D’efforts Et De Sacrifices Nous Connaissons Notre Monde. Et Même S’il N’est Pas Le Meilleur, Même Si Nous Ne Sommes Pas Entièrement Satisfaits, Au Moins Nous N’aurons Pas De Surprises. Nous Ne Commettrons Pas D’erreurs.

Quand ce sera nécessaire, nous ferons de petits changements pour que rien ne change.

Nous voyons que les montagnes restent à la même place. Nous voyons que les arbres qui ont déjà poussé finissent par mourir quand ils sont transplantés. Et nous disons : « Je veux être comme les montagnes et les arbres. Solides et respectés. »

Même si, la nuit, nous nous réveillons en pensant : « J’aimerais être comme les oiseaux, qui peuvent visiter Damas et Bagdad et revenir quand ils le désirent. » Ou alors : « Plût à Dieu que je sois comme le vent, dont personne ne sait d’où il vient ni où il va et qui change de direction sans devoir d’explications à personne. »

Mais le lendemain nous nous rappelons que les oiseaux doivent se protéger des chasseurs et des volatiles plus forts qu’eux. Et que le vent est parfois pris dans un tourbillon et ne fait que tout détruire sur son passage.

Il est bon de rêver qu’il y a toujours de l’espace pour aller plus loin et que nous le ferons un jour. Le rêve nous réjouit, parce que nous savons que nous sommes capables d’en faire davantage. 

Rêver n’implique aucun risque. Le danger, c’est de vouloir transformer les rêves en réalité.

Mais Vient Le Jour Où Le Destin Frappe À Notre Porte. Cela Peut Être Le Coup Délicat De L’ange Du Hasard, Ou Le Coup Qui Ne Peut Se Confondre Avec Celui De L’indésirable. 

Tous deux disent : « Change maintenant. » Pas la semaine prochaine, ni le mois prochain, ni l’année prochaine. Les anges disent : « Maintenant. »

Nous Écoutons Toujours L’indésirable. - Et nous changeons tout à cause de la peur qu’elle nous cause : nous changeons de village, d’habitudes, de trottoir, de nourriture, de comportement. 

- Nous ne pouvons pas convaincre l’Indésirable de nous permettre de continuer comme avant. Il n’y a pas de dialogue possible. 

- Nous écoutons aussi l’Ange du Hasard, mais à lui nous demandons : « Où veux-tu m’emmener? — Vers une nouvelle vie », répond-il.

Et nous nous souvenons que nous avons nos problèmes, mais que nous pouvons les résoudre, même si nous passons de plus en plus de temps à nous y colleter. Nous devons servir d’exemple à nos parents, à nos maîtres, à nos enfants, et rester sur le bon chemin.

Nos voisins attendent de nous que nous sachions enseigner à tout le monde la vertu de la persévérance, le moyen de lutter contre l’adversité et de surmonter les obstacles. Et nous sommes fiers de notre comportement. 

Et l’on nous félicite parce que nous n’acceptons pas de changer, mais restons sur la route que le destin a choisie pour nous. Mais rien n’est plus faux.

Parce que le bon chemin, c’est celui de la nature : en constante mutation, comme les dunes du désert.

— Ceux Qui Pensent Que Les Montagnes Ne Changent Pas Se Trompent. 

Elles naissent des tremblements de terre, elles sont travaillées par le vent et par la pluie, et elles sont chaque jour différentes – même si nos yeux ne voient pas tout cela. Les montagnes changent et se réjouissent : « Qu’il est bon que nous ne soyons pas les mêmes », se disent-elles entre elles.

— Ceux Qui Pensent Que Les Arbres Ne Changent Pas Se Trompent. 

Il leur faut accepter la nudité de l’hiver et le costume de l’été. Et ils vont plus loin que le terrain dans lequel ils sont plantés, parce que les oiseaux et le vent répandent leurs semences.

Les arbres se réjouissent : « Je pensais que j’étais unique et aujourd’hui je découvre que je suis multiple », disent-ils à leurs enfants qui commencent à pousser tout autour.

La Nature Nous Dit : Change. Et Ceux Qui Ne Craignent Pas L’ange Du Hasard Comprennent Qu’il Faut Aller De L’avant, Malgré La Peur. Malgré Les Doutes, Les Récriminations, Les Menaces.

Ils se confrontent à leurs valeurs et à leurs préjugés. Ils écoutent les conseils de ceux qui les aiment : 

« Ne fais pas ça, tu as tout ce qu’il te faut : l’amour de tes parents, la tendresse de ton épouse et de tes enfants, l’emploi que tu as eu tant de mal à trouver. Ne cours pas le risque d’être un étranger dans un pays étranger. »

Mais ils risquent le premier pas – quelquefois par curiosité, d’autres fois par ambition, mais en général mus par le désir incontrôlable de l’aventure. À chaque virage du chemin, ils se sentent plus intimidés. 

Cependant, ils se surprennent eux-mêmes : ils sont plus forts et plus joyeux. La joie. C’est l’une des principales bénédictions du Tout-Puissant. Si nous sommes joyeux, nous sommes sur le bon chemin.

La peur s’éloigne peu à peu, parce qu’on ne lui a pas accordé l’importance qu’elle désirait.

Une question persiste aux premières étapes du chemin : « Ma décision de changer fait-elle que d’autres souffrent pour moi? »

Mais celui qui aime veut voir son bien-aimé heureux. S’il a d’abord peur pour lui, ce sentiment est bien vite remplacé par la fierté de le voir faire ce qu’il aime, aller où il a rêvé d’aller.

Plus loin apparaît le sentiment d’abandon. Mais les voyageurs rencontrent sur la route des gens qui ressentent la même chose. 

À mesure qu’ils parlent entre eux, ils découvrent qu’ils ne sont pas seuls : ils deviennent des compagnons de voyage, ils partagent la solution qu’ils ont trouvée pour chaque obstacle. Et tous se découvrent plus sages et plus vivants qu’ils ne l’imaginaient.

Dans les moments où la souffrance ou le regret s’installent sous leurs tentes et qu’ils ne parviennent pas à dormir, ils se disent : « Demain, et seulement demain, je ferai un pas de plus. Je peux toujours retourner, parce que je connais le chemin. Un pas de plus ne fera donc pas grande différence. »

Et puis un jour, sans prévenir, le chemin cesse de mettre le voyageur à l’épreuve et se montre généreux avec lui. Son esprit, jusque-là perturbé, se réjouit de la beauté et des défis du nouveau paysage.

Et chaque pas, qui auparavant était machinal, devient un pas conscient. Au lieu de montrer le confort de la sécurité, il enseigne la joie des défis. Le voyageur poursuit sa route. Au lieu de se plaindre de l’ennui, il se plaint de la fatigue. Mais à ce moment-là, il s’arrête, se repose, jouit du paysage et avance.

- Au lieu de passer toute sa vie à détruire les chemins qu’il redoutait de suivre, il se met à aimer celui qu’il est en train de parcourir.

Même si la destination finale est un mystère. Même s’il prend à un certain moment une mauvaise décision. Dieu, qui voit son courage, lui donnera l’inspiration nécessaire pour la corriger.

Ce qui le perturbe encore, ce ne sont pas les faits, mais la peur de ne pas savoir se comporter face à eux. Une fois qu’il a décidé de suivre son chemin et n’a plus le choix, il se découvre une volonté infaillible, et les faits se plient à ses décisions.
« Difficulté » est le nom d’un vieil outil, créé uniquement pour nous aider à définir qui nous sommes.

- Les traditions religieuses enseignent que la foi et la transformation sont la seule manière de nous rapprocher de Dieu. La foi nous montre qu’à aucun moment nous ne sommes seuls. La transformation nous fait aimer le mystère.

Et quand tout paraîtra sombre et que nous nous sentirons désemparés, nous ne regarderons pas en arrière, de crainte de voir les transformations qui se sont produites dans notre âme. Nous regarderons devant nous.

Nous ne craindrons pas ce qui arrivera demain, parce que nous avions hier quelqu’un qui prenait soin de nous. Et la même Présence restera à nos côtés.

Cette Présence nous mettra à l’abri de la souffrance, ou nous donnera la force de l’affronter avec dignité.

Nous irons plus loin que nous le pensons. Nous chercherons l’endroit où se lève l’étoile du matin. Et nous serons surpris de constater qu’il était plus facile d’arriver jusque-là que nous ne l’avions imaginé.

L’Indésirable arrive pour ceux qui ne changent pas et pour ceux qui changent. Mais ces derniers peuvent au moins dire :« J’ai eu une vie intéressante, je n’ai pas gaspillé ma bénédiction »

Et pour ceux qui trouvent que l'aventure est dangereuse, qu'ils essaient la routine : elle tue avant l'heure.


Extrait « Le Manuscrit Retrouvé »



Paulo Coelho



Billet Proposé Par Aron O’Raney