Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Jeunesse, Et L’Espoir…


La Jeunesse Marchait Devant Moi, Et Je La Suivis Jusque Dans Un Champ Retiré. Là Elle S’arrêta Et Regarda Les Nuages Qui Défilaient À L’horizon Tel Un Troupeau De Moutons Blancs. Puis Elle Regarda Les Arbres Dont Les Branches Nues Pointaient Vers Le Ciel, Comme S’ils Priaient Pour Que Revienne Leur Feuillage.

Et je dis : « Jeunesse, où sommes-nous? » Elle répondit : « Dans le champ de la Perplexité. Prends garde. »

Alors je dis : « Retournons immédiatement, car cet endroit désolé m'effraie, et la vue des nuages et des arbres nus attriste mon cœur. » Mais elle répliqua : « Sois patient. La Perplexité est le début de la Connaissance. »

Puis je regardai alentour et aperçus une forme qui venait vers nous avec grâce. Je demandai : « Qui est cette femme? » Et la Jeunesse répondit : « C'est Melpomène, fille de Zeus et Muse de la Tragédie. »

« Ô heureuse Jeunesse, m'exclamai-je, que me veut la Tragédie, tant que tu es auprès de moi? » Et elle répondit : « Elle est venue te montrer la Terre et ses chagrins, car celui qui ne voit pas le Chagrin jamais ne verra la Joie. »

Alors l'esprit mit la main sur mes yeux. Lorsqu'il la retira, la Jeunesse était partie, j'étais seul, dépouillé de mes vêtements terrestres, et je m’écriai : « Fille de Zeus, où est la Jeunesse? »

Melpomène ne répondit pas, mais elle me prit sous son aile et m'emporta au sommet d'une haute montagne. Au-dessous de moi je vis la terre et tout ce qui la compose, s'étalant comme les pages d'un livre sur lesquelles étaient inscrits les secrets de l'univers. 

Rempli de respect et de crainte, je restai auprès de la jeune fille, méditant sur le mystère de l'Homme, m'évertuant à déchiffrer les symboles de la Vie.

Et je vis des choses affligeantes : les Anges du Bonheur livrant la guerre aux Démons du Malheur, tandis qu'entre les deux se tenait l'Homme, attiré d'un côté par l'Espoir, de l'autre par le Désespoir.

Je vis l'Amour et la Haine jouer avec le cœur humain, l'Amour dissimulant la culpabilité de l'Homme et l'enivrant du vin de la soumission, de l'éloge et de la flatterie, pendant que la Haine le provoquait, lui scellant les oreilles et rendant ses yeux aveugles à la Vérité.

Et je vis la Cité se recroqueviller tel un enfant dans ses taudis et s'emparer du vêtement du fils d'Adam. De loin je vis les champs magnifiques pleurer sur le chagrin de l'Homme.

Je vis des prêtres écumer tels des renards rusés et de faux messies s'acharner à conspirer contre le bonheur de l'Homme.

Je vis l'Homme appeler la Sagesse afin qu'elle le délivre, mais la Sagesse demeura sourde à ses appels, car il l'avait dédaignée lorsqu'elle lui avait parlé dans les rues de la cité.

Et je vis des prédicateurs lever les yeux vers le ciel avec adoration, alors que leurs cœurs étaient ensevelis dans les fosses de l'Avidité.

Je vis un jeune homme gagner le cœur d'une jeune fille avec de tendres paroles, mais leurs véritables sentiments étaient assoupis, très loin de leur divinité.

Je vis les législateurs discuter en vain, vendant leurs marchandises sur les marchés de la Tromperie et de l'Hypocrisie.

Je vis des médecins jouer avec les âmes des cœurs simples et crédules. 

Je vis l'ignorant assis à côté du sage, élevant leur passé au trône de la gloire, embellissant leur présent des parures de l'abondance et préparant une couche de luxure au futur.

Je vis de pauvres misérables semer des graines et des puissants les récolter, tandis que l'oppression, qu'on appelle à tort Loi, montait la garde.

Je vis les voleurs de l'Ignorance piller les trésors de la Connaissance, tandis que les sentinelles de la Lumière sombraient dans le sommeil profond de l'inaction.

Et je vis deux amants, mais la femme était comme un luth entre les mains de l'homme qui ne savait pas en jouer et ne comprenait que les sons discordants.

Et je vis les forces de la Connaissance assiéger la cité du Privilège Hérité, mais elles étaient peu nombreuses et furent bientôt dispersées.

Et je vis la Liberté qui marchait seule, frappant aux portes et réclamant l'asile, sans que personne prête attention à ses requêtes. Puis je vis la Prodigalité s'avancer avec majesté, et la foule l'acclamer telle la Liberté.

Je vis la Religion s'ensevelir dans les livres et le Doute prendre sa place.
Je vis l'Homme porter les habits de la Patience comme une cape recouvrant la Lâcheté, et appeler la Paresse Tolérance et la Peur Courtoisie.

Je vis l'intrus assis à la table de la Connaissance, prononçant des paroles insensées, mais les invités restaient silencieux.

Je vis de l'or utilisé à mauvais escient dans les mains des gaspilleurs, et servir à appâter la haine dans les mains des avares. Mais dans les mains du sage, je ne vis nulle pièce d'or.

Lorsque je vis toutes ces choses, je m'écriai de douleur : « Ô Fille de Zeus, est-ce vraiment cela la Terre? Est-ce cela l'Homme? »

D'une voix douce et anxieuse, elle répondit : « Ce que tu vois est le chemin de l'Âme, pavé de pierres tranchantes et tapissé d'épines. 

Ce n'est que l'ombre de l'Homme. La Nuit. 
Mais attends! Bientôt le Matin se lèvera!

Puis Elle Posa Une Main Délicate Sur Mes Yeux Et, Quand Elle La Retira, Je Vis La Jeunesse Cheminer Lentement À Mes Côtés, Tandis Que Devant Nous, Marchant En Tête, Avançait L'espoir.


Extrait de « La voie de l’éternelle sagesse »



Khalil Gibran (1883-1931)



Billet Proposé Par Aron O’Raney