Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Alexandra David-Neel , Le Wesak 1968

 

Chaque année, le 26 avril, les bouddhistes commémorent Wesak, anniversaire de naissance du Bouddha. Durant ses voyages, comme de retour en France, Alexandra David-Neel ne manquait pas de célébrer d’une manière ou d’une autre cette fête solaire. Et, à la fin de sa vie, elle envoya, quand elle ne put se rendre à leur assemblée, un message aux Amis du Bouddhisme, réunis pour cette occasion. Nous avons retrouvé quelques-uns de ces textes qui forment la meilleure initiation qui soit au message de ce sage exemplaire : le Bouddha.

Wesak 1968

L’Année Dernière, Je Vous Rappelais Que Le Motif Qui Vous Réunissait Ici, En Ce Mois De Printemps, Était De Commémorer Un Épisode De La Vie D’un Penseur Indien, Qui Vécut Il Y A 2 500 Ans. Le Même Motif Rassemblait Aussi, Ce Jour-Là, En De Nombreux Pays, Les Multitudes De Ceux Qui Prétendent Suivre Son Enseignement.

Enseignement

La majorité sans doute, de ceux qui célèbrent Wesak, s’imaginent qu’il s’agit d’entendre énoncer un Credo auquel il leur appartient de donner une adhésion dépourvue de tout examen préalable – cela s’appelle avoir la FOI –. Une telle attitude est, je vous l’ai dit souvent au cours des années précédentes, absolument contraire à l’esprit du Bouddha.

Qu’était Le Maître Siddharta Le Bouddha? – Il Était Un Conseiller. 

À ses auditeurs il montrait une voie, celle qu’il avait suivie, il indiquait une méthode, celle qu’il avait pratiquée. Il appartenait à ceux-ci de suivre cette voie, d’expérimenter cette méthode et de voir s’ils obtenaient un résultat semblable à celui qu’il avait obtenu. C’est là, aussi, ce que nous avons à faire aujourd’hui…

Quelle Est La Voie Que Suivit Le Bouddha? –

À son époque, la vie religieuse comprenait une suite d’étapes classiques, dont la haute antiquité se situe au-delà de celles des Vedas. Ces étapes comprenaient des années plus ou moins nombreuses passées à écouter l’enseignement d’un Maître, puis, généralement, la retraite dans la solitude pour s’y adonner à la méditation. 

Siddharta suivit exactement ce programme. Il écouta successivement plusieurs Maîtres. La tradition nous a conservé les noms de deux de ceux-ci : Arata Kalama, et Rudraka. Mais il en avait probablement écouté, aussi, d’autres. Il crut avoir vu aussi bien qu’eux, les faits qui sont l’objet de leur enseignement et ceux-ci lui apparurent comme étant d’une importance secondaire.

Alors, il en vient, tout naturellement, à la dernière étape classique de la vie religieuse indienne, et ce sont les heures de solitude dans la forêt bruissante d’innombrables vies, agitée d’innombrables luttes tragiques. 

Dans la rainure, plongeant dans le ciel, des gigantesques banians comme parmi le tapis de plantes minuscules étendues sous ses pieds, Gôtama contemple toujours l’éternel drame de la vie et de la mort, la douleur s’attachant aux agrégations d’éléments et l’horreur des dissolutions. 

Enfin, une nuit, tandis qu’il méditait, assis au pied d’un pippala, des voiles se déchirèrent devant ses yeux, une succession d’états de conscience de plus en plus étendus et lucides l’amenèrent à briser le cadre étroit et illusoire de la « personnalité ».

Que De Voix Se Sont Élevées Dans Les Forêts Solitaires, Alimentant Les Rêveries Panthéistes De L’Inde D’Autrefois

Aujourd’hui, traversées par des routes où circulent des camions, survolées par des avions qui promènent leurs passagers profanes au-dessus des cimes himalayennes où les Indiens plaçaient les demeures de leurs Dieux, ces voix se sont tues, ou peut-être n’existe-t-il plus d’oreilles capables de les entendre.

Mais il y a 2 000 ans Siddharta Gautama les a entendues et il a compris que, si elles parlaient autour de lui, elles parlaient surtout de lui, y manifestant la présence des multiples individualités qui constituaient, ce qu’il avait considéré, jusque-là, à tort, comme un « Moi » homogène.

Le Bouddha Avait Découvert Le Fait Qui Allait Devenir La Base Sur Laquelle Toute Sa Doctrine Allait S’édifier. Anatta, Le « Non-Moi ».

Avons-Nous Fait Cette Constatation?

Avons-nous vu, que cela que nous tenions pour un Moi homogène est en réalité, un groupe, formé d’éléments divers? Groupe dont la constitution varie d’instant en instant, certains de ses membres s’en éloignant, d’autres venant s’y joindre

Chacun de nous perçoit-il qu’il n’est plus tout à fait le même que celui qui est entré tout à l’heure dans cette salle?

Percevrons-nous, lorsque nous sortirons tout à l’heure, que ceux qui sortiront d’ici, ne seront plus tout à fait les mêmes que ceux qui y sont entrés?…

Des perceptions plus affinées nous amèneront-elles à voir qu’il n’y a ni naissance ni mort, mais seulement perpétuelle transformation, perpétuelle union et séparation d’éléments physiques et mentaux?…

Si Nous Atteignons À Cette Perception, Nous Aurons Réalisé Le But De La Méthode Bouddhiste, Nous Aurons Atteint La Compréhension Qui Procure L’inaltérable Paix, La Quiétude Bienheureuse De L’observateur Détaché.

Ces mêmes constatations, que nous aurons faites à notre sujet, les ferons-nous, aussi, au sujet d’autrui

Verrons-nous, en face de nous, non point des individus faits d’une seule pièce, mais des groupes composés d’éléments divers

Comprendrons-nous qu’il n’y a ni individu foncièrement bon, ni individu foncièrement mauvais, mais que nous nous heurtons à des groupes dont certains éléments répondent à des inclinations, à des besoins qu’éprouvent certains des éléments qui composent momentanément notre « Moi »…

S’il En Est Ainsi, N’éprouvant Plus Ni Penchants, Ni Aversions, Et Suivant Le Conseil Du Bouddha, Portant Nous-Mêmes, Le Flambeau Qui Éclaire Nos Pas, Nous Aurons Conquis La Véritable Libération…


Extrait de « Voyages Et Aventures De L’esprit »
De Alexandra David Neel

Alexandra David-Neel



Billet Proposé Par Aron O’Raney