Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

To Le Repoussant



Lors D’un Entretien Entre « Confucius » Et Le Seigneur « Ai » Du Pays De Lu, Ce Dernier Lui Dit :

« Il existe au pays de Wei un homme d'une telle laideur qu'on le surnomme To le Repoussant. Pourtant tous ceux qui le fréquentent l'aiment spontanément et ne cessent ensuite de chercher sa compagnie. Dès qu'une femme l'aperçoit, elle demande à ses parents l'autorisation de devenir son épouse ou sa concubine, et le préfère à tous les autres hommes de la région.

On lui compte à ce jour plus d'une dizaine de maîtresses et ce n'est jamais lui qui est à l'origine de la relation. Il se contente d'accepter. Il n'est l'auteur d'aucun haut fait; il n'est le sauveur de personne; sa fortune lui permet à peine de se nourrir lui-même. 

Il est laid à faire peur, mais il s'accorde avec tout le monde. Sa voix ne porte pas au-dessus de celle des autres et son savoir est limité, mais tout le monde l'aime et se presse autour de lui. Un tel homme doit disposer de quelques secrets. Pour en avoir le cœur net, je l'invitai à m'entretenir avec lui.

À première vue, il méritait assurément son surnom de To le Repoussant — sa laideur est effrayante. En l'espace d'un mois à peine, je remarquai ses qualités et oubliai son aspect physique. En moins d'un an, je lui accordai ma pleine confiance.

L'envie me vint ensuite de lui confier le commandement du pays. Je lui proposai et il parut gêné, mais j'insistai Peu après il prit congé et s'en alla. Ma peine fut telle qu'il me sembla que toute joie avait quitté le pays. Qui est cet homme, capable d'attacher si fortement les cœurs à sa personne? »

— Sur le chemin de Chu, répondit Confucius, je croisai des gorets qui tétaient leur mère qui était sur le point de succomber. Au moment où elle mourut, les jeunes cochons hurlèrent de peur et s'enfuirent. 

— Quelque chose avait changé et celle qui avait été leur mère était brusquement devenue quelque chose de radicalement étranger. Cela montre bien que ce qu'ils aimaient en elle n'était pas son aspect, mais le souffle même de sa vitalité. 

— De même, on n'enterre pas avec ses armes celui qui est mort au combat; de même, celui qui n'a plus de pieds ne se soucie plus de ses chaussures. Dans tous ces cas, c'est la racine, la source qui fait défaut. 

— Les épouses de l'empereur ne se coupent plus les ongles et ne se percent pas les oreilles; les nommes mariés ne peuvent plus être au service du souverain parce qu'ils ont promis fidélité à une autre personne. Cela montre l'importance de l'intégrité : celle du corps et, plus décisive encore, celle du cœur. 

— To le Repoussant a su gagner la confiance sans dire un mot; il a su gagner l'estime et l'amitié sans faire d'exploit; il a su obtenir le pays et votre seule crainte était qu'il refuse. Pourquoi? Parce qu'il est entièrement et que cette disposition donne à sa personne une aura mystérieuse.

— Qu’entendez-Vous Par « Il Est Entièrement »? Demanda Le Seigneur Ai.

— Mort et vie, gain et perte, dénuement et plénitude, pauvreté et richesse, habileté et maladresse, reproche et louange, faim et satiété, froid et chaud, tout cela est le jeu du monde qui suit les règles du Ciel. 

— Ils sont comme le jour et la nuit; l'avancée de l’un est le recul de l'autre et réciproquement. Comment distinguer où commence l’un et où finit l’autre? Impossible.

— Ce jeu, pourtant, ne trouble pas l'immobilité du sage véritable et en aucun cas il ne bouleverse la tenue entière de son être. Ainsi peut-il danser et s'unir aux mouvements des êtres et des choses, et garder l'âme joyeuse.

— Il ne se fixe ni sur le jour ni sur la nuit. Il laisse être; et le monde devient un incessant printemps — car au fond, les saisons naissent dans le cœur. Voici ce que j'appelle « Être Entièrement ».

— Qu’entendez-Vous Par « Aura Mystérieuse »? Demanda Ensuite Le Seigneur Ai.

— Pour qu'un niveau à eau indique correctement le plan, il doit être rempli et bien clos de sorte que l'eau qu'il contient ne se répande pas au-dehors. De même l'aura qui se dégage d'un être manifeste son état d'équilibre. 

— Cette aura devient mystérieuse lorsqu'elle agit sur les êtres, les dispose sans que l'on sache comment ni pourquoi. 

— Le Seigneur Ai Rapporta Un Jour Suivant Son Entretien Avec Confucius À Min Zi, Et Lui Dit :

« Au début de mon règne j'ai tâché de régenter le monde et ce qui le compose. Je tâchais de garder en main tous les fils qui permettent à un pays de rester prospère et m'affligeais grandement lorsqu'un m'échappait.

Je me croyais alors le plus sage de tous les êtres.

Depuis j'ai rencontré un être authentiquement réalisé et je me demande désormais si je ne suis pas inconsistant, si je ne me suis pas dépensé en vaine action, si je n'ai pas déjà perdu les rênes de mon pays... 

La relation qui m’unit à Confucius n'est pas celle d'un seigneur à son sujet, mais repose sur un compagnonnage fidèle à la vérité du Tao. »


La Voie Du Tao — 
Les Contes Du Livre Intérieur Nei Pian — (Livre V)



Zhuangzi (Tchouang-Tseu)



Billet Proposé Par Aron O’Raney