Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Mort Vue Par Les Tibétains


Autant Que J’en Puisse Juger, Les Occidentaux Attribuent À La Mort, Une Importance Beaucoup Plus Grande Que Celle Que Lui Accordent Les Tibétains. Ce Fait Tient Probablement Aux Croyances Chrétiennes Dont Ils Ont Subi L’influence, Alors Même Qu’ils Ne Professent Pas Véritablement Le Christianisme.

Les dogmes chrétiens représentent, en effet, la mort comme un événement qui ne se produit qu’une seule fois pour chacun de nous et qui fixe irrévocablement notre sort – béatitude ou tourments – pour l’éternité. Il est bien certain qu’envisagée de cette matière la mort revêt un caractère d’une gravité tout exceptionnelle.

Il en est autrement au Tibet. Là, tous croient à la perpétuité de la vie poursuivant sous des formes diverses, des transformations sans cesse renouvelées. Aussi les Tibétains considèrent-ils la mort comme un incident se reproduisant fréquemment et auquel les Bouddhas et les Arhans peuvent seuls mettre un terme. 

Il n’est pas un villageois qui ne soit convaincu qu’il est mort et né à nouveau des millions de fois et qu’il continuera ainsi à mourir et à renaître pendant des siècles innombrables, tant qu’il ne sera pas devenu capable de s’évader de la « ronde », ayant atteint l’illumination spirituelle.

Un événement qui se répète aussi souvent perd évidemment de son importance. On pourrait presque dire que l’on en prend l’habitude.

Il n’est pas rare, dans mon pays, de rencontrer des vieillards qui désirent la mort, non parce qu’ils sont accablés d’infirmités ou particulièrement malheureux d’une autre manière, mais uniquement parce qu’ils se sentent vieux et que le temps leur paraît venu de terminer leur existence présente.

J’ai aussi connu des gens qui, spontanément, avaient vu quelquefois en rêve, quelquefois dans une de ces visions fréquentes chez les Tibétains, un certain lieu qui leur était, autrement, inconnu. Son image se représentait, ensuite, souvent à eux sans aucun effort de leur part pour l’évoquer. Ils en concluaient que cet endroit était celui où ils se rendaient après leur mort.

Il Arrive Aussi, Au Tibet, Que Des Hommes Ou Des Femmes Demeurent Pendant Quelques Jours, Ou Pendant Une Période De Temps Beaucoup Plus Longue, Tout À Fait Insensibles Et Pareils À Des Cadavres. Lorsqu’ils Reprennent L’usage De Leurs Sens Ils Relatent Des Voyages Singuliers Qu’ils Ont Effectués. 

Parfois, ils disent s’être rendus dans des pays éloignés et, parfois, dans des régions généralement tenues pour être inaccessibles aux hommes vivants, tels que les différents paradis, les différents purgatoires, les demeures de certains dieux, etc. 

Nous nommons ces gens deslog (écrit en tibétain hdes log) ce qui signifie : « revenu de l’au-delà » ou « revenu après être parti (décédé) ».

Un cas de ce genre se produisit dans un village peu éloigné de la résidence d’un de mes parents, alors que j’étais encore enfant. Un homme parut mourir subitement, mais comme une certaine chaleur persistait dans la partie de son corps avoisinant le cœur, sa famille n’osa pas procéder à la crémation. 

Pendant plus de deux mois, il demeura immobile, privé de sensation, sur la couche où on l’avait étendu. Seule la chaleur presque imperceptible dans la région du cœur et le fait que le corps n’entrait pas en décomposition témoignaient qu’il n’était pas réellement mort.

Un jour, l’homme revint à lui et raconta alors, les pérégrinations qu’il avait accomplies. Je ne dirai, ici, qu’un mot touchant les sensations qu’il dit avoir ressenties.

— Il commença par perdre l’usage des sens, ne voyant plus, n’entendant plus. Puis il éprouva une sorte de choc peu douloureux et cela était la mort.

— Il se trouva hors de son corps, parfaitement heureux, léger et juvénile. Il pouvait, maintenant, faire une foule de choses qui lui étaient impossibles de son vivant. Quel que fût l’endroit où il désirait se rendre, il s’y transportait immédiatement avec le corps extrêmement subtil qui était devenu le sien.

— Une seule chose lui causait de l’ennui, et même une certaine gêne. C’était un fil blanchâtre, attaché à son corps, dans lequel il s’empêtrait ou qui, parfois, le retenait. Il aurait voulu s’en débarrasser en le coupant, mais il ne pouvait pas y parvenir, c’était le seul acte qui lui était impossible.

— Il se croyait véritablement mort et réfléchissait à sa nouvelle condition, se disant : « Alors, voici en quoi consiste l’au-delà de la mort. » Et son état lui semblait plutôt agréable.

Le Plus Souvent, Les Deslog Tombent Involontairement Dans Cette Transe, Mais Il En Est Qui Peuvent S’évader, Ainsi, À Volonté.

Il existe des procédés connus des magiciens, par lesquels ceux-ci, en quittant leur corps, peuvent entrer dans un autre ou créer une sorte de fantôme dans lequel ils se transportent. Certains sont capables, disent-ils, de se subtiliser et de recomposer ailleurs leur forme solide.

Il arrive parfois, que des gens qui affirment se rendre en certains lieux lointains ou inaccessibles aux voyageurs ordinaires, en rapportent des objets introuvables dans la région où ils habitent et, cela, bien que leur « absence » de celle-ci n’ait duré que quelques heures, c’est-à-dire trop peu de temps pour effectuer un long parcours en employant des moyens normaux.

Je Dirai Enfin, Que Certaines Personnalités Tibétaines Passent Pour N’être Point Mortes, Mais Pour Être Entrées Vivantes Dans Un Autre Monde. 

— De ce nombre est Padmasambhava (VIIIe siècle), le roi Guésar de Ling (vers la même époque), le Lama Marpa (XIe siècle), le disciple favori de Milarespa : Réstchoungpa (XIIe siècle) et d’autres, dont un contemporain, un saint Lama de Jigatsé.

— Les Tibétains qui croient très fermement à la réalisation de tous ces faits curieux, ne sentent pas les morts aussi distants, aussi perdus pour eux qu’ils apparaissent aux Occidentaux, même aux plus religieux d’entre eux. 

— Les paradis et les purgatoires, ainsi que je l’ai déjà indiqué, ne sont pas considérés, par les lamaïstes, nécessairement, être situés hors de notre terre. Seulement, pensent-ils, celui qui n’a pas acquis et exercé « l’œil spirituel » ou la « vision plus complète » ne les aperçoit point.

De ce que les Tibétains redoutent généralement moins la mort que les Occidentaux ou, pour mieux définir le fait exact, y attachent moins d’importance, il ne s’ensuit pas qu’ils la recherchent ni que la majorité d’entre eux l’accueille avec plaisir.

Un souhait courant, au Tibet, est : « Puissiez-vous vivre longtemps » et, en vérité, une longue vie y paraît, à tous, grandement désirable.

Après tout, les croyances quelles qu’elles soient, ne produisent jamais une certitude égalant celle qui résulte de faits démontrés. Ceux qui les professent peuvent faire les déclarations les plus absolues et les plus passionnées quant à leur entière conviction; leurs sentiments intimes, manifestés par leurs actes, les démentent toujours plus ou moins.

L’on ne croit réellement que ce que l’on a approché et contemplé soi-même. Nos Lamas contemplatifs n’enseignent aucune doctrine à leurs disciples. Ils leur font connaître les méthodes par lesquelles on développe, d’abord, la sensibilité de ses organes de perception et l’on en acquiert, ensuite, de nouveaux permettant des investigations encore plus étendues.

La mort apparaît, alors, sous un nouveau jour. Ce qui nous semble être un vivant réduit à l’état de cadavre n’est point vu de cette manière par les maîtres mystiques tibétains. De même, aussi, le « vivant » que nous tenons pour être une personne, une unité, leur offre plutôt le spectacle d’un tourbillon d’atomes, chacun de ces derniers étant lui-même un tourbillon semblable.

Les Occidentaux n’ont notion que d’une seule « Conscience », celle d’un « Moi » qu’ils croient indivisible. Les contemplatifs du Tibet se sentent être un groupe de « Consciences » et chacune de celles-ci, bien qu’apparentée aux autres « Consciences » momentanément réunies dans le groupe, a néanmoins une vie propre et la mémoire de sa filiation particulière.

Si l’une de ces « Consciences » se sépare des autres, si elle meurt, dirai-je – bien que le terme mort soit dépourvu de signification pour nos sages – sa disparition n’entraîne pas, nécessairement, la mort des « Consciences » avec lesquelles elle s’est trouvée unie.

Il faut me borner, cet article est assez long. D’ailleurs, je n’ai pas la présomption de me croire capable d’expliquer complètement et d’une manière parfaitement claire les sentiments que le phénomène dénommé « la mort » éveille dans l’esprit de l’élite spirituelle tibétaine.

Eux-Mêmes, Ces Grands Penseurs, Ont Coutume De Citer À Propos De Sujets De Ce Genre Cette Phrase De La Prajnâparamita :  Je Veux Parler, Mais Les Mots Font Défaut.


Extrait de « Voyages Et Aventures De L’esprit »
De Alexandra David Neel

— Lama A. Yongden



Billet Proposé Par Aron O’Raney