Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L'Enchanteresse…



Hier, La Femme Que Mon Cœur A Aimée Est Venue S’asseoir Dans Cette Chambre Solitaire Pour Reposer Son Corps Splendide Sur Cette Couche De Velours. Dans Ces Coupes En Cristal, Elle A Bu À Petites Gorgées Le Vin De L’éternité.

Ce rêve appartient à hier, car la femme que mon cœur a aimée est partie pour un endroit lointain — le Pays de l'Oubli et du Néant.

L'empreinte de ses doigts est encore sur mon miroir, le parfum de son haleine reste dans les plis de mes vêtements et l'écho de sa douce voix résonne dans la chambre.

— Mais la femme que mon cœur a aimée est partie pour un endroit lointain qui a pour nom la Vallée de l'Exil et de l'Oubli.

Près de mon lit est suspendu un portrait de cette femme. 

Les lettres qu'elle m'a écrites, je les ai rangées dans une boîte en argent, incrustée d'émeraudes et de corail. 

Et toutes ces choses resteront avec moi jusqu'à Demain, jusqu'à ce que le vent les souffle vers l'Oubli, où ne règne que muet Silence.

— La femme que j'aimais est pareille aux femmes à qui vous donnez vos cœurs. 

Elle est d'une étrange beauté, comme si elle avait été façonnée par un dieu ; aussi douce que la colombe, aussi rusée que le serpent, aussi gracieuse et vaniteuse que le paon, aussi cruelle que le loup, aussi ravissante que le cygne blanc et aussi terrifiante que la nuit noire. 

Elle est faite d'une poignée de terre et d'un gobelet d'écume de mer.

Cette femme, je la connais depuis l'enfance. Je l'ai suivie dans les champs et j'ai relevé le bas de son habit quand elle marchait dans les rues de la cité. 

Je la connais depuis l'époque de ma jeunesse et j'ai vu l'ombre de son visage sur les pages des livres que j'ai lus. J'ai entendu sa voix céleste dans le murmure du ruisseau.

À elle j'ai confié les tourments de mon cœur et les secrets de mon âme.

La femme que mon cœur a aimée est partie pour un pays lointain, froid et désolé — le Pays du Néant et de l'Oubli

La Femme Que Mon Cœur A Aimée S’appelle Vie. Elle Est Belle Et Attire À Elle Tous Les Cœurs. Elle Prend Nos Vies En Gage Et Enterre Nos Attentes Dans Des Promesses.

La Vie est une femme qui se baigne dans les larmes de ceux qui l’aiment et s’oint du sang de ses victimes. Ses habits sont des jours blancs, doublés des ténèbres de la nuit. Elle prend le cœur humain pour amant, mais se refuse dans le mariage.


La Vie Est Une Enchanteresse
Qui Par Sa Beauté Nous Séduit —
Mais Quiconque Connaît Ses Ruses
Fuira Ses Enchantements.


Extrait de « La voie de l’éternelle sagesse »



Khalil Gibran (1883-1931)



Billet Proposé Par Aron O’Raney