Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Alexandra David-Neel, Le Wesak 1964

Chaque année, le 26 avril, les bouddhistes commémorent Wesak, anniversaire de naissance du Bouddha. Durant ses voyages, comme de retour en France, Alexandra David-Neel ne manquait pas de célébrer d’une manière ou d’une autre cette fête solaire. Et, à la fin de sa vie, elle envoya, quand elle ne put se rendre à leur assemblée, un message aux Amis du Bouddhisme, réunis pour cette occasion. Nous avons retrouvé quelques-uns de ces textes qui forment la meilleure initiation qui soit au message de ce sage exemplaire : le Bouddha.

Wesak 1964

Quand des bouddhistes se réunissent au mois de Wesak, ce n’est pas pour adorer un Dieu. C’est pour commémorer la naissance d’un grand Penseur, l’on peut même dire : du plus grand des Penseurs.

Ce maître a expressément et, à maintes reprises, déclaré qu’il n’y avait rien de surhumain en sa personne et que les vérités qu’il exposait à ses auditeurs, il ne les tenait d’aucune révélation surnaturelle.

Il était un homme qui avait cherché à connaître, et qui, après un examen minutieux et prolongé des êtres et des choses qui constituent notre monde, était parvenu à Voir ces êtres et ces choses tels qu’ils sont en réalité.

Les Sûtras qui forment les Écritures bouddhistes ont été rédigés longtemps après la mort du Bouddha. Ils sont basés sur des traditions transmises oralement, ce que nous montrent les mots « ainsi ai-je entendu » par lesquels les Sûtras débutent. 

Il nous est donc permis d’entretenir parfois quelques doutes quant à la parfaite historicité dans tous leurs détails, des faits qu’ils rapportent. 

Cependant, il existe certaines narrations qui sont indubitablement marquées du sceau de l’authenticité. De ce nombre sont celles qui se rapprochent à l’accession de Siddharta Gautama à l’illumination spirituelle et aux faits qui la suivirent.

— Ces Textes Vous Les Connaissez Comme Moi, Pourtant, Il Peut Être Utile De Nous Les Rappeler. Relisons-Les Donc :

Alors, à l’esprit du Bhagavan se trouvant seul, dans la solitude, cette pensée se présenta. J’ai découvert cette vérité profonde, difficile à percevoir, difficile à comprendre, que seul le Sage peut saisir.

Pour les hommes qui s’agitent dans le tourbillon de ce monde, ce sera une chose difficile à comprendre que la suppression des confections mentales, « Les Samskâras ».

Nous voici fixés. L’enseignement du Maître ne pourra être compris que par une élite d’auditeurs intelligents. Notre texte va le préciser.

— Dans Le Mahâvagga Nous Lisons Ce Qui Suit :

Le Bhagavan regarda le monde avec l’œil d’un Bouddha. Il aperçut des êtres dont l’œil spirituel était couvert d’une épaisse poussière et d’autres dont l’œil spirituel n’était couvert que d’une légère poussière. 

Il distingua des êtres d’un esprit vif et des êtres d’un esprit obtus, des êtres d’un caractère noble et des êtres d’un caractère bas, des êtres difficiles à instruire et des êtres aisés à instruire. 

Et quand il eut vu ces choses, il s’écria, que celui qui a des oreilles entende. J’enseignerai la loi salutaire.

Aurons-nous la hardiesse de nous compter parmi ceux dont les yeux spirituels sont exempts de toute poussière, de ceux dont les oreilles sont capables d’entendre?

Peut-être plus modestement, nous rangerons-nous parmi ceux chez qui la poussière de l’ignorance qui voile leurs yeux spirituels, pourra être balayée.

Comment cela se fera-t-il? Le Bouddha ne pourra pas s’en charger, il n’a rien d’un Sauveur surhumain qui nous prendra dans ses bras pour nous transporter dans un céleste paradis.

Il a été catégoriquement déclaré : « Les Bouddhas ne peuvent qu’enseigner, c’est à vous de faire l’effort ».

Le désir d’atteindre la Connaissance, le désir de contempler des réalités face à face est-il assez puissant en nous, pour nous inciter « à faire l’effort »?

— S’il En Est Ainsi, Le Bouddha A Une Méthode À Nous Proposer. Cette Méthode A Été Inscrite Sous La Forme Du Sentier Aux Huit Branches. 

La première de celles-ci consiste dans les vues correctes. En effet, si l’on entretient des notions fausses, tous les actes énumérés dans les branches suivantes seront faussés.

Cette méthode propre à nous faire accéder à une Connaissance pareille à celle des Bouddhas, a aussi été résumée en trois points :

Premièrement : regarder, observer afin de voir correctement.

Deuxièmement : méditer, réfléchir sur cela que l’observateur a fait découvrir, sur ce que l’on a vu.

Troisièmement : agir. Se comporter d’après les notions que l’on a acquises va de soi. Aucune contrainte n’est nécessaire. Le bouddhiste n’a pas à s’imposer des devoirs; il suit les impulsions qui naissent spontanément de sa raison éclairée.

Le premier point de ce programme « Regarder-Voir », consiste dans la pratique de l’attention soutenue de l’examen minutieux des êtres et des choses qui nous entourent; dans l’examen des événements qui se sont produits dans le passé et des événements qui se produisent sous mes yeux.

Dès l’abord, nous pourrons constater leur caractère transitoire.

Les siècles, les millénaires décrits dans l’histoire de l’humanité ne sont que de brèves minutes dans les étapes de la vie de notre terre et l’existence de notre terre est un phénomène insignifiant parmi les mondes innombrables qui surgissent et se désagrègent dans l’espace.

Quant aux hommes qui nous entourent, ils ont à peine le temps d’apparaître sur la scène du monde, d’y esquisser quelques gestes, que déjà, ils disparaissent dans le mystère de la mort.

Je crois vous avoir déjà parlé de ce sujet l’Année dernière, mais vous estimerez peut-être, que nous ne pouvons jamais y apporter trop d’attention, car il est la base de l’enseignement bouddhiste.

Si au cours de ses observations, l’observateur a perçu l’impermanence de tout ce qu’il a observé, il a pu, aussi, distinguer les liens qui relient la succession des faits qu’il a perçu, soit, l’enchaînement des causes et des effets.

Leur enchaînement et, aussi, leur enchevêtrement. Il aura pu constater qu’un fait, soit matériel, soit mental, n’est jamais le produit d’une seule cause, mais celui d’une réunion de causes.

En observant la cohue des idées, des sentiments, des impulsions différents, et souvent contradictoires qui se bousculent dans notre esprit, il aura discerné que chacun des personnages de cette foule a de nombreux et lointains antécédents.

De Nombreux Aïeux Vivent Actuellement En Chacun De Nous. La Plupart De Nous Les Ignorent Et Ne Se Doutent Pas Que, Maintes Fois, En Croyant Choisir Leur Conduite, Ils Leur Obéissent.

Seul, l’observateur qui a vu à la façon bouddhiste de voir, reconnaît ses ancêtres parfois glorieux, mais plus souvent insignifiants, et découvre qu’il n’est pas un « Moi », mais un groupe d’individus. Un groupe instable dont certains de ses membres se séparent, tandis que d’autres individus viennent s’y joindre.

Nous croyions autrefois à l’atome, c’est-à-dire à une unité indivisible et nos savants ont découvert qu’il est un tourbillon.

Ainsi, il y a plus de vingt siècles le Bouddha a-t-il vu le Moi être une unité illusoire. Ainsi le voient ceux qui ont, comme lui, regardé, observé, avec une attention suffisante.

— Nous Voici Arrivés Au Second Point Du Programme : Méditer.

Les observations que nous aurons faites, nous fourniront maints sujets de réflexions et la méditation préconisée par le bouddhisme consiste à réfléchir sur ce que l’on a vu et à en tirer des conclusions.

Pratiquée de cette manière la Méditation aura pour résultat pratique un comportement raisonnable dans toutes les circonstances. Nous éviterons d’accomplir des actes inconsidérés nuisibles à autrui et à nous-mêmes.

— Cependant, Des Conceptions Singulières Concernant La Méditation Sont Entretenues Par Certains bouddhistes. 

— Il en est qui confondent la méditation avec un exercice d’autosuggestion, tendant à produire des états de conscience qu’ils imaginent être supranormaux. 

— Il en est qui s’assemblent pour se livrer à cet exercice sous la direction d’un guide qui leur indique les étapes auxquelles ils sont censés être parvenus. « Vous voyez ceci, vous éprouvez tel sentiment » annonce-t-il alors, que, naturellement, il ne peut rien savoir de ce qui se passe dans l’esprit de ceux qui sont assis autour de lui. Toutefois, ceux-ci s’efforcent de se persuader qu’ils voient ou éprouvent ce qui leur est indiqué.

— D’autres se placent devant un mur blanc, s’efforçant d’y voir paraître des images qu’ils ont formées mentalement. Un minimum d’entraînement suffira généralement pour y réussir. 

— Quelle Conclusion En Tirer?

Si celui qui se livre à cet exercice, le fait à titre d’expérience, en demeurant parfaitement lucide, il pourra en déduire que, de même que les images qu’il a fait apparaître sur le mur blanc, les images du monde qui l’entoure sont des projections de son esprit.

Il rejoindra, alors, la pensée du célèbre philosophe bouddhiste Nâgârjuna : « Comme des images vues en rêve, ainsi faut-il considérer toutes choses. »

« Images de rêves », nous pouvons l’admettre, mais ces images sont des réalités pour le rêveur, tant qu’il rêve.

Dans son rêve, il se réjouit, il souffre, il est terrifié. Pauvre jouet d’une illusion qu’il « confectionne ».

Et comment alors, une immense pitié, une bienveillance sans limite ne surgirait-elle pas dans le bouddhiste conscient, aussi, du caractère illusoire de sa propre personne.

— Ici, Le Raisonnement Peut Cesser Ayant Atteint Son But. Nous Avons Atteint Le Seuil, De La Connaissance Et Ce Qui Suit Est Silence, Nirvâna.


Extrait de « Voyages Et Aventures De L’esprit »
De Alexandra David Neel

Alexandra David-Neel



Billet Proposé Par Aron O’Raney