Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Albert Camus, Notes… 16 Mai 1935


Longue promenade. Collines avec la mer au fond. Et le soleil délicat. 

Dans tous les buissons, des églantines blanches. Grosses fleurs sirupeuses, aux pétales violets. 

Retour aussi, douceur de l'amitié des femmes. Visages graves et souriants de jeunes femmes. Sourires, plaisanteries et projets. 

On rentre dans le jeu. Et, sans y croire, tout le monde sourit aux apparences et feint de s'y soumettre. 

Pas de fausses notes. je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma reconnaissance .

Du haut des collines on voyait renaître sous la pression du soleil des brumes laissées par les dernières pluies. 

Même en descendant à travers bois, en m'enfonçant dans cette ouate, le soleil se devinant au-dessus et cette miraculeuse journée dans laquelle les arbres se dessinaient. 

Confiance et amitié, soleil et maisons blanches, nuances à peine entendues, oh! mes bonheurs intacts qui dérivent déjà et qui ne me délivrent plus dans la mélancolie du soir qu'un sourire de jeune femme ou le regard intelligent d'une amitié qui se sait comprise.

Si le temps coule si vite, c'est qu'on n'y répand pas de points de repère. Ainsi de la lune au zénith et à l'horizon. 

C'est pourquoi ces années de jeunesse sont si longues parce que si pleines, les années de vieillesse si courtes parce que déjà constituées. 

Remarquer par exemple qu'il est presque impossible de regarder une aiguille tourner cinq minutes sur un cadran tant la chose est longue et exaspérante.


Extrait de « Carnets I. — Mai 1935 – Février 1942. »
Notes Biographiques



Albert CAMUS (1913-1960)



Billet Proposé Par Aron O’Raney