Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Parole…


■ La Parole Vive Est Tombée En Lettres Mortes, En Lettres Qui Tuent, En Catéchisme.

La vérité n'est jamais donnée une fois pour toutes, et bien rangée dans les colonnes étroites de nos plus beaux livres, elle demeure dans la parole ombrageuse, ombragée, de l'homme assoiffé de lumière. 

« Qu'est-ce que cela veut dire? » 
« Expliquez-moi mes rêves, qu'est-ce qui m'arrive?... »

Au « pourquoi? », 
La tentation est grande de répondre par 
Des « parce que ». 

C'est ainsi qu'on nous répond depuis l'enfance et si ce n'était pas si mal, si inutile, cela s'est révélé néanmoins insuffisant. 

Les petits « pourquoi? » ont bien sûr leur réponse et pourquoi les refuser?

Il faut parfois remonter nos généalogies, débusquer le traumatisme, poser un nom sur un mal et le mal en est comme cerné.

On Croit Ainsi Vaincre L’innommable Par Les Mots Et Il Y A En Effet Répit, Soulagement : « Ah! Je Sais Maintenant Ce Que J’ai. » 

Ça va mieux, mieux que mal, ça va, mais pas encore « bien », on a retrouvé le fil, la scène primitive, à partir de laquelle « tout s'explique », point d'exclamation par lequel on aimerait clore la cure et ce point peut devenir final, 

Fatal, parce que la souffrance, elle revient, on nous a trompés, l'explication n'expliquait pas tout, « la science médicale » ou « analytique » nous avait caché son non-savoir. 

Il ne s'agit pas de reprocher à la science ce qu'elle sait, mais lui reprocher de ne pas dire simplement ce qu'elle ne sait pas. 

Entourer sa parole de longs et beaux silences, comme en poésie, cela rendrait la science moins dangereuse et moins décevante. 

Le thérapeute, s'il a le courage de ne pas renier son ignorance (son inconscient), n'expliquera pas, il écoutera avec ferveur les balbutiements d’une parole vraie qui se fraie un chemin au milieu de mille et une paroles apprises. 

Son écoute appelle cette parole, il ne sait pas ce qu'est l'Autre, 
C’est à l'autre de le lui dire. 

En le disant l'autre se découvre, il découvre aussi qu'il est nu, qu'il est inconnu.

Ce Dire Est Dur, Car La Nudité Peut Se Transformer En Nullité Dans L’écoute De Celui Qui Suppose Qu’il Sait. 

Le thérapeute ne juge ni ne décrypte les images ou les symboles des rêves, il les suit comme des traces dans un sable mouvant, ange ou animal qui échappe aux filets et aux grilles d'explications dans lesquels on aimerait les saisir, traces du sens qui demeure inconscient, qui guide et nourrit pourtant chacun dans son désert. 

Dans ce désert, comme à Dieu, on demande au thérapeute des cailles et des oignons. 

Celui-ci peut-il répondre par de la manne? C'est-à-dire par une autre question - La question qui permettra d'avancer, d'arriver à l'oasis peut-être, puis de repartir, heureux, malheureux, mouvant, en traversée...

Au désert
Les Hébreux eurent faim,
Ils reçurent de la manne.

Cette manne on ne pouvait pas la conserver,
Elle pourrissait entre les mains de celui
Qui voulait faire des réserves.
La manne manquait de goût

Les Hébreux regrettèrent les oignons de l'Égypte
Et les aliments dont le goût remplit la bouche.

En Hébreux « manne » — man-hou — veut dire : « Qu'est-ce? »

« ... Et le matin, il y eut une couche De rosée autour du camp.

La couche de rosée s'éleva et voici
Qu'à la surface du désert il y eut une mince croûte
Mince comme le givre sur la terre.

Les fils d'Israël la virent et se dirent L'un à l'autre :

Man-hou (qu'est-ce?)
Car ils ne savaient pas ce que c'était... »

Ex 16, 13-15.



Extrait de « Le Sens Ou La Parole Perdue » 
Manque Et Plénitude — Éditions Albin Michel



Jean-Yves Leloup



Billet Proposé Par Aron O’Raney