Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Nature Et L’Homme



Au Point Du Jour, J’étais Assis Dans Un Champ, Conversant Avec La Nature, Tandis Que L’homme Reposait Paisiblement Sous La Couverture Du Sommeil. Allongé Dans L’herbe, Je Méditais Sur Ces Questions :

« La Vérité Est-Elle Beauté? La Beauté Est-Elle Vérité? »

En pensée, je me trouvai transporté loin de l'humanité, et mon imagination souleva le voile de la matière qui cachait mon être intime. 

Mon âme se déploya, je me rapprochai de la Nature et de ses secrets, et mes oreilles s'ouvrirent au langage de ses merveilles.

Tandis que je m'abîmais dans mes pensées, je sentis une brise dans les branches des arbres, et j'entendis des soupirs semblables à ceux d'un orphelin égaré.

« Pourquoi soupires — tu, douce Brise? » demandai-je.

Et la Brise répondit :

« Parce que je viens de la Cité qu'embrase la chaleur du soleil, et que les germes de la peste et de la contagion s'accrochent à mes vêtements immaculés. — Me reproches-tu mon chagrin? »

Puis je regardai les fleurs au visage baigné de larmes et j'entendis leurs douces lamentations. 

Je leur demandai : « Pourquoi pleurez-vous, mes jolies fleurs? »

— L’une d'elles releva doucement la tête et murmura : 

« Nous pleurons parce que l'Homme va venir nous couper et nous vendre sur les marchés de la Cité. »

— Et une autre fleur ajouta : 

« Le soir venu, quand nous serons fanées, il nous jettera sur un tas d'ordures. Nous pleurons parce que la main cruelle de l'Homme nous arrache à notre lieu de naissance. »

Puis j'entendis le ruisseau se lamenter comme une veuve pleurant son enfant mort et je demandai : « Pourquoi pleures-tu, mon pur ruisseau? »

Et le ruisseau répondit : 

« Parce que je dois couler vers la ville où l'Homme me méprise, me rejette au profit de boissons plus fortes et me transforme en éboueur de ses abats, pollue ma pureté et transforme ma bonté en saleté. »

Puis j'entendis les oiseaux gémir et je demandai : « Pourquoi pleurez-vous, mes merveilleux oiseaux? » 

— L’un d'eux vola vers moi, se percha au bout d'une branche et dit : 

« Les fils d'Adam viendront bientôt dans ce champ avec leurs armes meurtrières et nous feront la guerre comme si nous étions leur ennemi mortel. Nous nous faisons nos adieux, car nous ignorons qui d'entre nous échappera à la colère de l’homme. — La Mort nous suit partout où nous allons. »

Alors le soleil se leva derrière le sommet des montagnes et illumina la cime des arbres de couronnes. 

— Je contemplai cette beauté et me demandai : 

« Pourquoi l’homme doit-il détruire ce que la Nature a construit? »


Extrait de « La voie de l’éternelle sagesse »



Khalil Gibran (1883-1931)



Billet Proposé Par Aron O’Raney