Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

L’Amour Et La Jeunesse


■ Un Jeune Homme À L’aube De Sa Vie Était Assis À Son Bureau Dans Une Maison Isolée. Tantôt Il Regardait Par La Fenêtre Le Ciel Constellé D’étoiles Scintillantes, Tantôt Il Se Tournait Vers Le Portrait Dune Jeune Fille Qu’il Tenait À La Main. 

Les lignes et les couleurs du portrait, dignes d'un maître, se reflétaient dans l'esprit du jeune homme, lui ouvrant les secrets du Monde et le mystère de l'Éternité.

Le portrait de la femme appela le jeune homme, transformant alors ses yeux en oreilles, de sorte qu'il comprenait le langage des esprits qui erraient dans la pièce et que son cœur brûlait d'amour.

Ainsi passèrent les heures, comme si elles n'étaient qu'un moment d'un rêve merveilleux, rien qu'une année dans une vie d'Éternité.

Puis le jeune homme posa le portrait devant lui, prit sa plume et déversa les sentiments de son cœur sur un parchemin :

« Ma Bien-aimée, la Suprême Vérité qui transcende la Nature ne passe pas d'un être à un autre par la voie de la parole. La Vérité choisit le Silence pour révéler son sens aux âmes aimantes.

« Je sais que le silence de la nuit est le plus sûr messager entre nos deux cœurs, car il porte le message de l'Amour et récite les psaumes de nos cœurs. De même que Dieu a rendu nos âmes prisonnières de nos corps, l'Amour m'a rendu prisonnier des mots et des paroles. »

« On dit, ma Bien-aimée, que l'Amour est une flamme qui dévore le cœur de l’Homme. J’ai su dès notre première rencontre que je te connaissais depuis la nuit des temps, comme j'ai su au moment de nous quitter que rien n'était assez fort pour nous tenir séparés. »

« Mon premier regard sur toi n'était en vérité pas le premier. L’heure à laquelle nos cœurs se sont rencontrés a conforté ma foi en l’éternité et l’immortalité de l'Âme. »

« Dans un tel instant, la Nature soulève le voile de celui qui se croit opprimé et lui révèle sa justice éternelle. »

« Te rappelles-tu ce ruisseau près duquel nous sommes restés assis à nous regarder, ma Bien-aimée? Sais-tu que tes yeux m'ont dit à ce moment-là que ton amour n'était pas né de la Pitié, mais de la Justice? Et maintenant, je peux proclamer à moi-même et au monde que les dons qui émanent de la Justice sont plus grands que ceux qui émanent de la Charité. »

« Et je peux dire aussi que l'Amour qui est l'enfant du hasard est comme les eaux stagnantes des marécages. »

« Ma Bien-aimée, devant moi s'étend une vie que je peux façonner en noblesse et en beauté - une vie qui commença dès notre première rencontre et qui durera éternellement. »

« Car je sais que c'est toi qui fais jaillir la force que Dieu m'a accordée, afin de l'incarner dans des paroles et des actes nobles, de la même façon que le soleil donne vie aux fleurs parfumées des champs. »

« Aussi mon amour pour toi durera-t-il à tout jamais. »

Le jeune homme se leva et marcha d'un pas lent et solennel dans la pièce. Regardant par la fenêtre, il vit la lune se lever par-delà l'horizon et remplir le vaste ciel de sa clarté bienveillante.

Puis il revint à son bureau et écrivit :

« Pardonne-moi, ma Bien-aimée, de te parler à la seconde personne. Car tu es mon autre et magnifique moitié, qui m'a manqué depuis que nous sommes sortis de la main sacrée de Dieu. Pardonne-moi, ma Bien-aimée! »


Extrait de « La voie de l’éternelle sagesse »



Khalil Gibran (1883-1931)



Billet Proposé Par Aron O’Raney