Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Sagesse Et Moi


Dans Le Silence De La Nuit, La Sagesse Entra Dans Ma Chambre Et S’Arrêta Près De Mon Lit. Elle Me Regarda Comme Une Mère Aimante, Sécha Mes Larmes Et Dit :

« J’ai entendu pleurer ton âme et je suis venue te consoler. Ouvre-moi ton cœur, et je le remplirai de lumière. Demande-moi, et je te montrerai le chemin de la Vérité. »

Je Répondis À Son Invite Et Demandai :

Qui suis-je, Sagesse, et comment suis-je arrivé dans cet endroit horrible ?Quels sont ces immenses espoirs, ces montagnes de livres et ces figures étranges? Quelles sont ces pensées qui vont et viennent telle une envolée de colombes

— Quels sont ces mots que nous composons dans le désir et écrivons dans la joie? Quelles sont ces conclusions chagrines et joyeuses qui étreignent mon âme et enveloppent mon cœur

— À qui sont ces yeux qui me regardent et me transpercent au plus profond de l’âme, mais ignorent mon chagrin? Quelles sont ces voix qui se lamentent sur le passage du temps et chantent les louanges de mon enfance

— Qui est cette jeunesse qui joue avec mes désirs et se moque de mes sentiments, qui oublie les actes d'hier, se contente de la médiocrité d'aujourd'hui et s'arme contre la lente approche de demain?

— Quel est ce monde épouvantable qui me fait me mouvoir — et vers quelle contrée inconnue?

— Quelle est cette terre aux mâchoires béantes qui engloutit nos corps et prépare un refuge éternel à l'avidité? Qui est cet Homme qui se satisfait des bienfaits de la Fortune et quémande les lèvres de la Vie tandis que la Mort le frappe au visage

— Qui est cet Homme qui achète un moment de plaisir contre une année de repentir et s’abandonne au sommeil tandis que les rêves l’appellent? Oui est cet Homme qui nage sur les vagues de l'Ignorance vers le golfe des Ténèbres

« Dis-moi, Sagesse, que sont toutes ces choses? »

Et La Sagesse Ouvrit Les Lèvres En Disant :

— Toi, l'Homme, tu vois le monde avec les yeux de Dieu et tu comprends les secrets de l'au-delà par la pensée humaine. Tel est le fruit de l'ignorance.

— Va dans les champs et vois comment l'abeille tourbillonne au-dessus des fleurs sucrées et comment l'aigle fond sur sa proie. Va chez ton voisin et regarde le nourrisson fasciné par le feu dans l'âtre, pendant que sa mère vaque à ses tâches. 

— Sois comme l'abeille et ne gâche pas tes jours de printemps à contempler ce que fait l'aigle. Sois comme un enfant qui se réjouit d'un feu et laisse vivre sa mère. Tout ce que tu vois a été, et est encore à toi.

— Les innombrables livres, les formes émanées et les belles pensées qui t'entourent sont les fantômes des esprits qui ont existé avant toi. Les mots que prononcent tes lèvres sont les maillons de la chaîne qui te relie aux autres hommes. 

— Les conclusions chagrines et joyeuses sont les graines semées par le passé dans le champ de ton âme que fera mûrir le futur.

— La Jeunesse qui joue avec tes désirs est celle qui ouvrira la porte de ton cœur pour qu'y pénètre la Lumière. La Terre qui ouvre sa bouche béante pour engloutir l'homme et ses œuvres libère nos âmes de la servitude de nos corps.

— Le monde qui avance avec toi est ton cœur, qui est le monde lui-même. Et l'Homme, que tu condamnes à la médiocrité et à l'ignorance, est le messager de Dieu qui est venu apprendre la Joie de la Vie à travers le chagrin et acquérir la Connaissance par l'ignorance. »

Ainsi Parla La Sagesse,
Puis Elle Posa Une Main Sur Mon Front Brûlant Et Dit :

« Continue D’avancer. Ne T’attarde Pas. Marcher De L’avant, C’est Aller Vers La Perfection. Avance, Sans Craindre Les Épines Ou Les Pierres Aiguisées Sur Le Sentier De La Vie. »


Extrait de « La voie de l’éternelle sagesse »



Khalil Gibran (1883-1931)



Billet Proposé Par Aron O’Raney