Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Peur Et Le Courage


On commence à dépasser sa peur lorsqu'on l'examine, lorsqu'on examine son anxiété, sa nervosité, son inquiétude, son agitation.

Si l'on regarde sa peur de près, si l'on regarde sous le vernis qui la recouvre, sous la nervosité, on découvre en premier lieu la tristesse. 

Quand on est nerveux, on est occupé à frémir, à se survolter sans cesse. Lorsqu'on ralentit le pas, lorsqu’on se détend dans sa peur, on découvre la tristesse, qui est calme et douce. La tristesse frappe au cœur et le corps répond en produisant une larme. 

Avant de pleurer, on a une sensation dans la poitrine, et ensuite les larmes montent aux yeux. Ceux-ci sont sur le point de se défaire en pluie, de verser une cascade, et l'on se sent triste et seul et peut-être un peu romantique en même temps. 

C’est Le Courage Qui Commence À Émerger, Le Premier Signe D’un Authentique Esprit De Guerrier. 

On pourrait s'imaginer qu'au moment de faire l'expérience du courage on entendrait l'ouverture de la Cinquième symphonie de Beethoven ou bien on verrait une immense explosion dans le ciel, mais il n'en est rien. 

Dans la tradition Shambhala, c'est en travaillant la vulnérabilité du cœur humain qu'on découvre le courage.

La naissance du guerrier est comparable aux premières pousses des bois d'un renne. Au début, la corne est très molle presque comme de caoutchouc, et elle est recouverte de duvet. 

À vrai dire, on ne peut pas encore parler de bois, il s'agit plutôt de bosses amorphes gonflées de sang. Puis, à mesure que le renne grandit, le bois se renforce, et il se forme un andouiller de quatre, dix ou même quarante ramifications. 

Le courage, au début, est comme ces bois caoutchouteux, qui ressemblent à des bois, mais qui sont encore inutiles dans le combat. Lorsque le renne commence à avoir des bois sur la tête, il ne sait pas encore à quelle fin s'en servir. 

Sans doute est-il très incommodé par ces protubérances molles et disgracieuses qu'il porte sur la tête. Mais par la suite, le renne commence à comprendre qu’il est fait pour avoir des bois, que les bois font partie intégrante de sa condition de renne.

De la même façon, la première fois qu'un être humain donne naissance au cœur sensible qui est le propre du guerrier, il peut se sentir extrêmement gauche et ne pas trop savoir comment s'y prendre avec ce type de courage. 

Mais par la suite, à mesure qu'on se familiarise avec cette tristesse, on s'aperçoit que l'être humain est fait pour être tendre et ouvert. Désormais, on n'a plus besoin de se sentir gêné ou embarrassé de sa sensibilité. 

En fait, la douceur commence à se transformer en douceur passionnée. On voudrait pouvoir s'ouvrir aux autres et communiquer avec eux.

Lorsque la tendresse évolue dans cette direction, on peut vraiment apprécier le monde autour de soi. Les perceptions sensorielles deviennent très intéressantes. On est à ce point tendre et ouvert qu'on ne peut s'empêcher de s'ouvrir à tout ce qui se passe autour de soi. 

C'est du fond du cœur qu'on réagit à la perception du rouge, du vert, du jaune ou du noir. Et c'est aussi du fond du cœur qu'on réagit quand on voit quelqu'un pleurer, rire ou avoir peur. 

À ce stade, le courage a dépassé le niveau initial, il évolue déjà vers l'esprit du guerrier. 

Lorsqu'on commence à se sentir à l'aise en étant quelqu'un de doux et de bien, c'est que les bois ne sont plus recouverts de duvet, qu'ils deviennent un vrai andouiller. 

Les situations deviennent très réelles, vraiment réelles, et en même temps très ordinaires. La peur évolue naturellement vers le courage, de façon très simple et très directe.

Selon les principes du guerrier, le guerrier idéal doit éprouver tristesse et tendresse; c'est là qu'il va puiser sa grande vaillance. 

Sans cette tristesse qui vient du fond du cœur, la vaillance est aussi fragile qu'une tasse de porcelaine : si on la laisse tomber, elle se casse ou s'ébrèche. 

En revanche, la vaillance du guerrier est comme une tasse en laque, dont la base de bois est enduite de plusieurs couches de laque. Si la tasse tombe, elle rebondit, mais ne casse pas; elle est à la fois dure et souple.


Extrait De Shambhala 
La Peur Et Le Courage 


Chögyam Trungpa



Billet Proposé Par Aron O’Raney