Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

En Parlant De La Peur



Reconnaître La Peur N’est Pas Une Raison De Se Démoraliser Ou De Se Décourager. Dans La Mesure Où Nous Éprouvons Cette Peur, Nous Pourrions Également Accéder À L’expérience Du Courage.

Le Véritable Courage Ne Vise Pas À Atténuer La Peur, Mais À La Dépasser.

Pour faire l'expérience du courage, il faut nécessairement faire l'expérience de la peur. L'essence de la lâcheté est de ne pas reconnaître la réalité de la peur. La peur peut prendre bien des formes. 

Nous savons, logiquement, que nous ne pouvons vivre éternellement; nous savons que nous allons mourir un jour, et cela nous fait peur. Notre mort nous pétrifie de peur. 

Sur un autre plan, il y a également la peur de ne pouvoir répondre aux exigences du monde. Cette peur prend la forme d'un sentiment d'incapacité; déjà notre vie nous accable, et l'idée de devoir affronter le monde nous accable encore plus. 

Puis il y a la peur brusque, la panique, qui surgit lorsque des situations nouvelles se présentent abruptement dans notre vie. S'il nous semble impossible d'en venir à bout, nous nous alarmons et nous contractons. 

Finalement, la peur se manifeste parfois sous forme d'agitation : nous gribouillons dans notre carnet, tambourinons avec nos doigts ou gigotons sur notre chaise. Nous avons l'impression de devoir remuer sans cesse, comme un moteur de voiture qui tourne. 

Les pistons montent et descendent, montent et descendent, et leur mouvement perpétuel nous rassure. Mais s'ils venaient à s'arrêter, nous craindrions de mourir sur-le-champ.

Nous disposons d'innombrables stratégies pour nous changer les idées et nous distraire de la peur. Il y a des gens qui prennent des tranquillisants, d'autres qui font du yoga. D'autres encore regardent la télévision, lisent une revue ou vont prendre un verre dans un bar.

Du point de vue du lâche, l'ennui est quelque chose à éviter. Quand nous nous ennuyons, nous sentons poindre l'anxiété; l'ennui nous rapproche de notre peur. Il faut à tout prix se divertir et écarter les pensées de mort. La lâcheté, donc, c'est de vivre comme si la mort n'existait pas. 

À certaines époques de l'histoire, un grand nombre de gens sont partis à la recherche d'une source de jouvence. Si une telle source devait exister, ce serait vraiment horrible pour la plupart d'entre nous. 

S'il nous fallait vivre mille ans dans ce monde sans mourir, nous nous suiciderions sans doute bien avant notre millième anniversaire. Et même si nous avions le pouvoir de vivre éternellement, il nous serait impossible d'éviter la réalité de la mort et de la souffrance autour de nous.

Il nous faut reconnaître notre peur, en prendre conscience et nous réconcilier avec elle. Nous devons observer notre façon de nous mouvoir, de parler, de nous conduire; nous devons voir comment nous nous rongeons les ongles, comment nous mettons parfois les mains dans les poches sans raison. 

Petit à petit, nous comprendrons comment la peur s'exprime sous forme d'agitation. Il est important de se rendre compte que la peur est toujours en train de rôder alentour, dans tout ce qu'on fait.

Toutefois, reconnaître la peur n'est pas une raison de se démoraliser ou de se décourager. Du fait que nous éprouvons cette peur, nous pourrions également accéder à l'expérience du courage. Le véritable courage ne vise pas à atténuer la peur, mais à la dépasser. 

Malheureusement, en français, nous n'avons pas de mot pour le dire; le terme courage est celui qui s'en approche le plus, à condition de se rappeler que dans le courage on n'a pas réduit sa peur, on l'a dépassée.


Extrait De Shambhala 
La Peur Et Le Courage 



Chögyam Trungpa



Billet Proposé Par Aron O’Raney