Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Discipline Éthique

  
Cette Possibilité D’exercer Le Cerveau Au Bonheur, Le Dalaï-Lama Y Attache Une Grande Importance. 

Le respect d’une éthique de comportement, telle est l’autre facette de cette discipline susceptible de conduire à une existence plus heureuse. 

Appelons cela une discipline éthique. 

Les grands maîtres spirituels, comme Bouddha, nous conseillent d'accomplir de saines actions et d'éviter les actions malsaines. L'action sera saine ou malsaine selon qu'elle sera le fruit d'un esprit discipliné ou indiscipliné. 

Un esprit discipliné mène au bonheur et un esprit indiscipliné conduit à la souffrance. Il est dit, en fait, qu'amener l'esprit à se discipliner constitue l'essence de l'enseignement de Bouddha.

Par discipline, j'entends celle que l'on s'impose à soi-même, et non celle que vous impose autrui. Je me réfère également à la discipline que l'on s'applique afin de surmonter ses travers. - En effet, pour réussir un cambriolage, une bande de criminels peut très bien avoir besoin de discipline, mais cette dernière est vaine.

Le Dalaï-Lama Se Tait Un Instant. 

Il a l'air d'ordonner ses pensées. Tout à coup, ses propos sur l'apprentissage et la discipline me paraissent plutôt ternes, en regard des nobles objectifs du bonheur véritable, de l'élévation spirituelle et de la complète transformation intérieure auxquels nous invite sa réflexion. En fait, la quête du bonheur me semble devoir laisser une meilleure place à la spontanéité. 

Je Lui Fais Part De Ma Perplexité.

Les émotions et les comportements négatifs sont « malsains », dites-vous, tandis que les comportements positifs sont « sains ». Et nous devons apprendre à mettre l'accent sur nos attitudes positives. Jusque-là, je n'ai rien à objecter. 

Finalement, ce que vous appelez attitudes malsaines coïncide justement avec ces comportements fauteurs de souffrance. À l'inverse, un comportement sain, lui, conduit au bonheur. 

Vous partez également du principe élémentaire que tous les êtres humains veulent naturellement éviter de souffrir et être heureux : ce désir inné n'a pas besoin d'être enseigné. 

Dès Lors, Ma Question Est La Suivante : 

s'il est naturel de vouloir éviter la souffrance, pourquoi ne sommes-nous pas spontanément, naturellement, attirés par les comportements sains qui nous rendront plus heureux ? 

S'ils nous conduisent au bonheur tant désiré, ce bonheur ne devrait-il pas advenir naturellement ? Pourquoi aurions-nous un tel besoin d'éducation, d'exercice et de discipline pour y parvenir ?

Même d'un point de vue très terre à terre, dans notre vie de tous les jours, nous admettons toute l'importance de l'éducation. Or la connaissance ne vient pas naturellement. 

Cela demande de la pratique, il faut en passer par une espèce de programme d'exercices systématiques. L'éducation n'est pas chose facile, mais nous savons qu'elle est vitale.

« De même, accomplir des actes sains ne vient pas naturellement : il faut s'exercer consciemment en ce sens. C'est tout particulièrement le cas dans notre société moderne, où l'on a tendance, pour savoir ce qu'il faut faire et ne pas faire, à s'en remettre à la religion : traditionnellement, on considère que c'est à cette dernière qu'il revient de prescrire ce qui est sain et ce qui ne l'est pas. 

Or, dans la société actuelle, la religion a perdu  une  bonne   part   de   son  prestige   et  de   son influence. Et aucune alternative, aucune éthique laïque n'est venue prendre la relève. 

En conséquence, on prête moins attention à la nécessité d'adopter un mode de vie sain. C'est pourquoi j'estime indispensable de consentir un effort tout particulier en ce sens. Et si, à titre personnel, je crois la nature humaine fondamentalement portée à la bonté et à la compassion, je considère que cet acquis ne suffit pas. 

Il faut également savoir en prendre consciemment toute la mesure. Transformer la perception que l’on a de soi-même, à travers l’apprentissage et la connaissance, voilà qui peut avoir un impact très réel dans la relation avec l’autre au quotidien.

Je Le Contredis Et J’insiste En Me Faisant L’avocat Du Diable :

— Vous employez l'analogie de l'enseignement et de la formation universitaire classiques. Pourquoi pas ? 

Mais pourquoi distinguer les comportements qui mènent à la souffrance de ceux que vous jugez « sains » ou positifs (parce qu'ils conduisent au bonheur) ? 

Pourquoi mettre les premiers en application et éliminer les seconds requiert-il un tel apprentissage et une telle formation ? 

Je plonge la main dans les flammes, je me brûle, je la retire : j'apprends que le premier geste produit de la souffrance, et que le second la soulage. Je n'ai besoin d'aucun apprentissage intensif pour ne plus toucher au feu. 

Pourquoi n'en est-il pas ainsi de toutes les sources de souffrance ? Pourquoi faut-il apprendre les effets dommageables de  la colère et de  la haine avant de savoir les éliminer ? Puisque la colère met immédiatement dans un état émotionnel pénible, pourquoi ne pas l'éviter simplement, naturellement et spontanément ?

A l'écoute attentive de mes arguments, je vois les yeux brillants d'intelligence du Dalaï-Lama s'agrandir légèrement de surprise, voire d'amusement, devant la naïveté de mes questions. 

Puis, Avec Un Rire Franc Et Bienveillant, Il Me Livre Cette Réponse :

Vous parlez de la connaissance qui mène à la liberté ou à la solution d'un problème. Comprenez qu'il en existe de multiples degrés. 

— À l'Âge de pierre, les humains ne savaient pas cuire la viande. Ils consommaient donc leur nourriture comme les animaux sauvages. Puis les humains ont découvert le feu, cuit les aliments et, pour améliorer le goût de la nourriture, ont ajouté diverses épices, avant de savoir créer des plats plus variés. 

À notre époque, selon la maladie dont on souffre, on sait quels aliments sont déconseillés. Il est donc clair que, plus le degré de connaissance se raffine, plus le rapport avec le monde naturel s'élabore. 

— Il faut avoir également la faculté de juger à court et à long terme des conséquences d'un comportement. 

Par exemple, les animaux connaissent la colère, mais sont incapables de comprendre qu'elle est nuisible. 

L'être humain, en revanche, dispose d'un autre niveau de connaissance, d'une sorte de conscience de soi qui lui permet de réfléchir, d'observer et d'émettre ce jugement : la colère est destructrice. 

Encore doit-il être capable d'effectuer semblable déduction. Ce n'est donc pas aussi simple que de plonger la main dans les flammes... Plus on sait, par l'éducation et la connaissance, ce qui mène au bien-être et ce qui est cause de souffrance, plus on sera capable d'atteindre le bonheur. 

C'est pourquoi j'accorde à l'éducation et à la connaissance une place capitale.

— Le problème de la société actuelle, c'est que l'on y conçoit l'éducation uniquement comme un moyen de gagner en habileté, en ingéniosité. 

Quelquefois, c'est au point que ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures, qui sont moins avancés dans leur formation, paraissent plus innocents et plus honnêtes. 

À mes yeux, l'utilité majeure de la connaissance et de l'éducation, c'est de nous aider à comprendre l'importance d'agir plus sainement et de nous apporter la discipline de l'esprit. 

Hélas, ce n'est pas l'aspect que la société met le plus en valeur. 

Pourtant, le bon usage de l'intelligence et du savoir, c'est bel et bien d'arriver à opérer des changements de l'intérieur afin d'épanouir sa bonté d’âme.



« L’art Du Bonheur » 
—  Extrait Des Entretiens (1982) Entre Le Dalaï-Lama 
Et Howard Cutler — Psychiatre Et Neurologue



Billet Proposé Par Aron O’Raney