Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Quand Albert Camus enseignait le français à Oran



« La Période Oranaise » Janvier 1941 — Août 1942 —

En 1941, Albert Camus a été pendant quelques mois mon professeur de français, dans les conditions très particulières du régime de Vichy. Cet article pourrait, on en découvrira la raison, être intitulé plaisamment « Camus et moi ».

Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale donne les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, la République française fait place à l’État français et le 3 octobre 1940 des lois raciales sont promulguées. 

Ces lois discriminatoires, renforcées en juin 1941, constitueront le statut des juifs, élaboré par le gouvernement de Vichy, sans aucune pression des autorités allemandes. 

En voici l’essentiel :

— Abrogation du décret Crémieux, retirant la nationalité française aux Juifs d’Algérie, désormais « juifs indigènes »;

— Radiation des fonctionnaires juifs;

— Numerus clausus dans les écoles, les lycées et les universités (dans un premier temps le quota d’élèves juifs ne devait pas dépasser 1/7);

— Numerus clausus dans les professions libérales (2% pour les médecins).
Elles seront appliquées scrupuleusement en « zone libre » et dans les 3 départements algériens, Alger, Oran, Constantine (2).

Il faut imaginer la stupeur des élèves informés de leur exclusion en pleine année scolaire 1940-1941, le désespoir des classes A qui pensaient ne pas pouvoir poursuivre l’apprentissage du grec, l’humiliation de nos camarades jugés non-indésirables et demeurés au lycée entendant, après notre départ, un professeur exprimer sa satisfaction en s’écriant :  « On respire mieux maintenant! »

1941, création de cours privés à Oran

André Benichou était un professeur de philosophie très apprécié. Ses élèves du lycée Lamoricière, souhaitaient continuer à bénéficier de son enseignement.

Il décide alors, de même que d’autres professeurs radiés, de créer un cours privé. Selon les lois en vigueur, chaque classe ne devait pas compter plus de cinq élèves.

La demande était forte en raison du nombre élevé de jeunes juifs qui avaient été contraints, du jour au lendemain, d’interrompre leurs études. Il a fallu recruter très vite des professeurs qualifiés, même en dehors du corps enseignant.

C’est ainsi que des médecins ont été engagés par André Benichou; c’est ainsi qu’Albert Camus, ancien journaliste, alors âgé de 28 ans, devait assurer l’enseignement du français. 

Les cours avaient lieu dans les appartements de proches du directeur de l’école.

Avec quatre de mes camarades, j’ai été l’élève, en classe de troisième, d’Albert Camus, rue Eugène Étienne, au cœur de la ville d’Oran, pendant plusieurs mois, entre Janvier 1941 et Janvier 1942.

Un personnage énigmatique

Notre professeur de français apparaissait à mes camarades et à moi comme un personnage énigmatique. 

Nous savions vaguement qu’il avait été journaliste à Alger républicain, quotidien de gauche qui avait cessé de paraître en octobre 1940, qu’il avait écrit des livres non encore publiés.

Extrêmement réservé — par timidité? —, il ne parlait jamais de lui-même ni ne faisait allusion à la vision du monde que l’on découvrira dans ses œuvres, mais il nous surprenait, dans ses commentaires d’explications de textes, par une fantaisie et une liberté de ton auxquelles nous n’étions guère habitués.

Il nous arrivait de croiser Albert Camus arpentant les rues d’Oran, seul, dans un imperméable fatigué.

Taciturne? Nous ne l’avons jamais vu sourire.

Dépressif? On le serait à moins. 

À l’époque, les soucis pouvaient l’accabler : le manque d’argent, un divorce récent, une tuberculose pulmonaire — en rémission apparente pendant cette brève période —

L’ennui généré par Oran, ville côtière « qui tourne le dos à la mer » où il se sentait prisonnier. « Les Oranais étaient dévorés par un Minotaure et ce Minotaure était l’ennui ». 

Le programme de 3e — la littérature française du Moyen Âge — n’était pas des plus folichons et l’on comprend que ce programme ingrat aurait pu contribuer à ce que nous prenions pour de la mélancolie.

Oran et La Peste

Pourtant, une autre hypothèse m’apparaît aujourd’hui plus plausible : je suis convaincu que ses « promenades » s’intégraient dans un projet, celui de son roman La Peste qui se déroule dans cette ville.

L’idée de La Peste, de toute évidence, a été conçue à partir d’évènements qu’il a vécus : en 1941 sévissait une épidémie de typhus qui a fait de nombreuses victimes dans le département d’Oran, notamment à Tlemcen et à Mascara et certaines localités étaient « en quarantaine ».

Le séjour à Oran a été la « rampe de lancement » du fameux roman qui sera publié six ans plus tard. 

Selon son biographe Herbert R. Lottman, au cours de son séjour à Oran, Camus en a écrit un chapitre qu’il aurait fait lire à André Benichou. 

Travailleur acharné — il venait d’achever sa trilogie de l’absurde, Le mythe de Sisyphe, L’étranger et Caligula —, il ne pouvait être un promeneur ordinaire, mais un auteur sur les lieux mêmes du récit qu’il imagine.

Une tuberculose pulmonaire apparue en 1930

J’ai le souvenir d’un homme plutôt maigre et pâle, mais j’ai ignoré longtemps qu’il présentait une tuberculose pulmonaire. La première poussée, qui avait touché le poumon droit, était survenue 13 ans auparavant en 1930. 

Camus, alors âgé de 17 ans, élève du lycée Bugeaud d’Alger, avait dû interrompre sa scolarité.

Herbert Lottman nous apprend qu’à la fin du mois de janvier 1942, Camus a fait une nouvelle poussée, annoncée par une hémoptysie (NDLR Crachats sanglants); le poumon gauche se révèle atteint et un pneumothorax thérapeutique est réalisé. 

À l’époque, le seul traitement actif de la tuberculose pulmonaire était le pneumothorax thérapeutique qui consistait à insuffler de l’air dans la plèvre pour « écraser » la ou les lésions tuberculeuses et tenter d’en obtenir la cicatrisation. 

Les cures sanatoriales avaient surtout pour intérêt d’isoler le malade, évitant les contaminations de l’entourage et permettant la mise au repos du patient. 

Albert Camus n’a jamais séjourné en sanatorium, il était « soigné » à la maison.

C’est seulement en 1948 que le malade a pu bénéficier du traitement par la streptomycine. Il apparaît très probable qu’Albert Camus a été bacillaire (NDLR Présence de bacille de Koch — bacille de la tuberculose — dans les sécrétions bronchiques), au moins à la fin de sa période oranaise...

Après quelques mois de repos, la décision est prise d’un séjour à la montagne et en août 1942, Albert Camus gagne la métropole, quelques semaines avant le débarquement allié du 8 novembre 1942. 

L’invasion de la zone libre par les Allemands coupera l’Afrique du Nord de la France et interdira tout retour de Camus en Algérie jusqu’à la fin des hostilités.

Un film révélateur sur la vie de Camus

Il y a quelques années, j’ai eu un choc : la vie d’Albert Camus avait fait l’objet d’un téléfilm. C’est dans ce film que j’ai eu, 50 ans après les faits, la révélation d’une tuberculose de l’auteur de L’Étranger. 

Dès lors, j’ai été persuadé, à tort ou à raison, que la primo-infection et la pleurésie qui m’avaient immobilisé en 1942 pendant un an étaient la conséquence d’une contamination provenant de mon maître.

À cette époque, il n’y avait ni médecine scolaire ni médecine du travail. Faute de preuves irréfutables, je ne devrais donc pas m’enorgueillir d’avoir hébergé pour un temps les bacilles de Koch d’un futur Prix Nobel de littérature. 

Beaucoup plus sûrement et plus durablement, son enseignement et son œuvre m’ont appris, comme à beaucoup d’autres, le refus du conformisme.

Le non-conformisme d’Albert Camus

Le non-conformisme est en effet une constante chez Albert Camus :

— déjà comme journaliste à Alger républicain avec Pascal Pia, dans leurs démêlés avec la censure de Vichy en 1940,

— puis comme co-fondateur de Combat, journal clandestin, dans sa résistance à l’occupant nazi;

— enfin dans son opposition aux partisans de l’Algérie française et aux « décolonisateurs » qui, avec Jean-Paul Sartre, sacrifiaient les Européens et ne condamnaient pas le terrorisme.

Autant de positions qui faisaient du journaliste, de l’écrivain engagé, un homme seul, salué aujourd’hui comme l’un des grands penseurs du 20e siècle.


Ce texte a été diffusé sur le site Internet de Guysen International News et publié dans le Journal de l’Association des Médecins Israélites de France. Il  fait partie du  deuxième chapitre « Une enfance en Algérie française » du  livre « Les trois vies d’Abraham B. Histoires insolites d’un médecin parisien » 2010 Éditions David Reinharc.



Paul Benaïm



Billet Proposé Par Aron O’Raney