Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Celui Qui Écoute

0 Vent, Toi Qui Nous Frôles, Tantôt Chantant Avec Douceur Et Tendresse, Tantôt Soupirant Et Te Lamentant, Nous T’entendons, Mais Ne Pouvons Te Voir. Nous Sentons Ta Caresse, Mais Ne Pouvons Distinguer Ta Forme. 

Tu es comme un océan d’amour qui engloutit nos esprits, mais ne les noie point.

Tu montes à l'assaut des collines et tu descends dans les vallées, te répandant dans les champs et les prairies.
Il y a de la force dans ton ascension, de la douceur dans ta descente et de la grâce dans ta dispersion. 
Tu es comme un roi miséricordieux, affable envers les opprimés, mais sévère envers les arrogants et les forts.

— En automne, tu gémis au fond des vallées, et les arbres se font l'écho de tes lamentations. 

— En hiver, tu brises tes chaînes, et toute la Nature se rebelle avec toi.

— Au printemps, tu sors de ton sommeil, encore timide et irrésolu, et sous tes mouvements indécis les champs commencent à s’éveiller.

— En été, tu te caches derrière le voile du Silence comme si tu étais mort, frappé par les rayons du soleil et les lances de la chaleur.

Te lamentais-tu vraiment à la fin de l'automne, ou riais-tu des arbres rougissant de leur nudité

Étais-tu furieux en hiver, ou dansais-tu autour du tombeau de la Nuit recouvert de neige

Te languissais-tu au printemps, ou pleurais-tu la perte de ta bien-aimée, Jeunesse de toutes les Saisons?

Étais-tu par hasard mort en ces jours d'été, ou n’étais-tu qu'endormi au cœur des fruits, dans les yeux des vignobles ou dans les oreilles du blé sur les aires de battage?

Des Rues Des Cités Tu Te Lèves Et Transportes Les Germes De La Peste; Des Collines Tu Diffuses L’haleine Parfumée Des Fleurs. 

Ainsi la grande Âme soutient-elle le chagrin de la Vie et rencontre-t-elle ses joies en silence.

À l'oreille de la rose tu chuchotes un secret dont elle saisit le sens; souvent elle en est troublée — puis elle s'en réjouit. 

— Ainsi agit Dieu avec l'Âme de l'Homme.

Tantôt tu t'attardes, tantôt tu te précipites ici et là, sans cesse en mouvement. 

— Ainsi en va-t-il de l'esprit de l'Homme, qui vit lorsqu'il agit et meurt lorsqu'il est oisif.

Tu écris des chansons à la surface de l'eau, puis tu les effaces. 

— Ainsi fait le poète quand il crée.

Du Sud, tu arrives aussi chaud que l'Amour, 
Et du Nord, aussi froid que la Mort. 

De l'Est, aussi doux que la caresse de l'Âme, 
Et de l'Ouest, aussi fier que la Colère et la Fureur. 

— Es-tu inconstant comme le Temps, ou bien es-tu le messager des grandes nouvelles venant des quatre points cardinaux?

Tu te déchaînes à travers le désert, tu piétines d'innocentes caravanes et les enterres sous des montagnes de sable. 

— Es-tu cette même brise folâtre qui tremble à l'aube dans les feuilles et les branches, et file comme un rêve dans les sinuosités des vallées, où les fleurs s'inclinent pour te saluer et où l'herbe s'affaisse, ivre de ton souffle?

Tu te lèves du fond des océans, de ta chevelure tu secoues leurs profondeurs silencieuses et, dans ta fureur, tu détruis les bateaux et les équipages. 

— Es-tu cette même douce brise qui caresse les boucles des enfants lorsqu'ils jouent devant leur maison?

Où emportes-tu nos cœurs, nos soupirs, nos souffles et nos sourires
Que fais-tu des flambeaux de nos âmes
Les emportes-tu par-delà l'horizon de la Vie
Les entraînes-tu telles des victimes sacrificielles dans d'horribles grottes lointaines pour les anéantir?

Dans la nuit paisible, les cœurs te révèlent leurs secrets. 
Et à l'aube, les yeux s'ouvrent sous ta douce caresse. 

— Te soucies-tu de ce que le cœur a ressenti et de ce que les yeux ont vu?

Entre tes ailes, l'anxieux dépose l'écho de ses chants mélancoliques, l'orphelin les fragments de son cœur brisé et l'opprimé ses soupirs douloureux. 
Dans les plis de ton manteau, l'étranger dépose sa nostalgie, le délaissé son fardeau et la femme déchue son désespoir.

— Gardes-tu tout cela en lieu sûr pour les humbles
— Ou, es-tu comme notre Mère la Terre, qui ensevelit tout ce qu'elle fait naître?
— Entends-tu ces cris et ces lamentations
— Entends-tu ces plaintes et ces soupirs

Ou, es-tu comme l'orgueilleux et le puissant qui ne voit pas la main tendue ni n'entend les pleurs des miséreux?

Ô Vie de tous ceux qui écoutent, entends-tu?


Extrait de « La voie de l’éternelle sagesse »



Khalil Gibran (1883-1931)



Billet Proposé Par Aron O’Raney