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Restauration Controversée De La Maison Natale Du Dalaï-Lama


 Issue d'une vidéo du 26 juillet 2013, la photo de la maison natale du Dalaï-Lama à Hongai, province chinoise du Qinghai. Photo Neil Connor. AFP

Alors Que La Région Où Est Né Le Dalaï-Lama, En Chine, Est En Plein Développement, La Maison Natale Du Chef Spirituel Tibétain En Exil A Connu Une Réfection Complète, Mais Controversée. Elle est Dotée désormais D’un Haut Mur D’enceinte Et De Caméras De Sécurité.

Sise à Hongai, petit village montagneux d’environ 70 foyers, cette résidence est le seul lieu en Chine officiellement consacré au Prix Nobel de la Paix, accusé par les autorités chinoises d’être « un loup en tenue de moine » aux visées séparatistes.

La rénovation de la maison, pour 2,5 millions de yuans (305.000 euros), illustre l’activisme des autorités chinoises dans les régions tibétaines, elle suscite l’inquiétude des défenseurs des droits de l’Homme qui craignent la disparition de cette culture ancestrale.

« Ce n’est pas de la modernisation, mais de la « sinisation », a déclaré à l’AFP la poétesse et activiste tibétaine Tsering Woeser.

Hongai, appelée Taktser par les Tibétains, se trouve dans une région de culture tibétaine depuis des siècles, mais située dans l’Ouest de la province du Qinghai, à plusieurs centaines de kilomètres en dehors des frontières de la Région administrative spéciale du Tibet, créée par les communistes après 1949.

Pour les Tibétains, la transformation de la résidence trahit l’esprit du lieu : on a peine désormais à y reconnaître la modeste habitation de ferme où le très jeune Lhamo Dhondup avait été identifié dans les années 1930 par des dignitaires bouddhistes comme la réincarnation du 13e Dalaï-Lama.

Les autorités chinoises, qui ont financé ce qui s’apparente à une totale reconstruction, assurent qu’il s’agit d’un geste de bonne volonté envers les pèlerins visitant le village. 

Cette « restauration » s’inscrit dans le cadre d’un programme de 1,5 milliard de yuans (183 millions d’euros) d’investissements destiné à doper l’activité locale.

Hongai est située non loin de la ligne de chemin de fer construite entre Golmud et Lhassa, un développement critiqué par ceux qui craignent qu’elle favorise l’immigration d’autres ethnies, renforce la présence militaire au Tibet ou augmente l’exploitation de ses ressources naturelles.

Selon l’agence officielle Chine nouvelle, cette zone typique des régions rurales peu peuplées de l’ouest de la Chine, commence pourtant à profiter de l’essor économique du pays, avec l’installation de compagnies étrangères.

Mais autour de la maison du Dalaï-Lama, difficile de percevoir le moindre signe d’ouverture. « Les étrangers n’ont pas le droit d’entrer. C’est à cause de la police », a ainsi glissé un habitant, depuis une allée étroite du paisible village.

Pas de publicité

Et personne n’est venu ouvrir la porte quand l’AFP a frappé et appelé.

Les autorités locales ont refusé les demandes de l’AFP de visiter la maison. « Nous ne voulons pas faire de publicité au Dalaï-Lama », a expliqué un cadre local.

Une fois identifié comme la réincarnation du Dalaï-Lama, le garçonnet avait quitté Hongai pour le Tibet à l’âge de quatre ans pour recevoir une éducation appropriée.

Dans la nuit du 17 mars 1959, neuf ans après l’invasion du Tibet par l’armée chinoise, le 14e dalaï-lama avait été obligé de fuir son pays, puis d’établir son gouvernement dans la ville indienne de Dharamsala, en Inde, qui lui a offert l’exil.

Apôtre de la non-violence, il combat depuis sans relâche sur la scène mondiale pour la préservation de la culture tibétaine et l’autonomie de la province.

Sa maison natale avait été détruite par les Gardes rouges durant la Révolution culturelle (1966-1976) avant d’être rebâtie dans les années 1980. Elle est désormais administrée par son neveu Gonpo Tashi, ancien officiel local, qui vivrait dans une maison voisine.

« La résidence rénovée a conservé son apparence originelle, mais le pavement a été refait, les poutres renforcées et les murs repeints », a précisé Chine Nouvelle, seul média autorisé à visiter l’intérieur depuis les travaux.

Selon les habitants, des fidèles sont régulièrement autorisés à y pénétrer pour se recueillir. Depuis l’extérieur, on peut distinguer la partie supérieure d’un grand mât pour les drapeaux de prières et un temple doré. Des caméras de sécurité ont été installées autour de l’enceinte.

Rudy Kong, un auteur canadien ayant visité la maison natale en 2000 — l’un des rares étrangers à avoir eu ce privilège —, ne cache pas son scepticisme sur la « rénovation » du lieu.

« Le bâtiment principal présente un aspect totalement différent. Les ouvertures dans l’architecture ont été comblées (...) Je ne me rappelle certainement pas ce mur d’enceinte gris de trois mètres de haut », a-t-il observé après avoir consulté des clichés de l’AFP.

« Cela m’a l’air d’une reconstruction complète », a-t-il conclu.

Les organisations de défense des droits de l’homme redoutent que l’urbanisation et la politique de « modernisation » menée par les autorités chinoises n’accélèrent encore davantage la disparition de la culture tibétaine. Pékin affirme que ses investissements ont amélioré le niveau de vie.

À Hongai, au bout d’une route sinueuse serpentant entre cours d’eau et falaises déchiquetées, le paysage de collines verdoyantes laisse place à un vaste chantier poussiéreux, parsemé de dizaines de grues et de squelettes de tours inachevées.

Ce sont des Chinois de l’ethnie majoritaire Han qui s’installent dans la région, diluant d’autant la culture tibétaine locale, a souligné Tsering Woeser.

« Quand j’ai visité Taktser pour la dernière fois, en 2007, un proche m’a dit que seulement 40 des foyers (à peine plus de la moitié, NDLR) étaient encore tibétains et que même les Tibétains empruntaient les manières des Han et n’étaient plus capables de parler tibétain correctement », a-t-elle raconté.

Selon elle, la rénovation de la maison natale du chef spirituel des Tibétains pourrait être « un appât » pour convaincre les responsables bouddhistes de choisir la prochaine réincarnation du Dalaï-Lama à l’intérieur des frontières chinoises.

La Chine est soupçonnée d’ingérence dans les affaires religieuses des Tibétains et accusée par les défenseurs des droits de l’Homme de violation de la liberté religieuse, vis-à-vis du bouddhisme tibétain, mais aussi des catholiques et musulmans.

« Leurs mots sont doucereux, mais la réalité est fort triste », soupire la poétesse tibétaine.



AFP — Septembre 2013 —



Billet proposé par Aron O’Raney