Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Ombre Et Lumiére


Je Ne Connais Pas D’endroit Plus Hideux Que Le Cimetière Du Boulevard Bru, En Face D’un Des Plus Beaux Paysages Du Monde. Un Amoncellement De Mauvais Goût Parmi Les Entourages Noirs Laisse Monter Une Tristesse Affreuse De Ces Lieux Où La Mort Découvre Son Vrai Visage. « Tout Passe, Disent Les Ex-Voto En Forme De Cœur, Sauf Le Souvenir. » 

Et tous insistent sur cette éternité dérisoire que nous fournit à peu de frais le cœur de ceux qui nous aimèrent. Ce sont les mêmes phrases qui servent à tous les désespoirs. 

Elles s'adressent au mort et lui parlent à la deuxième personne : « Notre souvenir ne t'abandonnera pas », feinte sinistre par quoi on prête un corps et des désirs à ce qui au mieux est un liquide noir. Ailleurs, au milieu d'une abrutissante profusion de fleurs et d'oiseaux de marbre, ce vœu téméraire : « Jamais ta tombe ne restera sans fleurs. » 

Mais on est vite rassuré : l'inscription entoure un bouquet de stuc doré, bien économique pour le temps des vivants (comme ces immortelles qui doivent leur nom pompeux à la gratitude de ceux qui prennent encore leur tramway en marche). 

Comme il faut aller avec son siècle, on remplace quelquefois la fauvette classique par un ahurissant avion de perles, piloté par un ange niais que, sans souci de la logique, on a muni d'une magnifique paire d'ailes.

Comment Faire Comprendre Pourtant Que Ces Images De La Mort Ne Se Séparent Jamais De La Vie

Les valeurs ici sont étroitement liées. La plaisanterie favorite des croque-morts algérois, lorsqu'ils roulent à vide, c'est de crier : « Tu montes, chérie? » aux jolies filles qu'ils rencontrent sur la route. 

Rien n'empêche d'y voir un symbole, même s'il est fâcheux. Il peut paraître blasphématoire aussi de répondre à l'annonce d'un décès en clignant l'œil gauche : « Le pauvre, il ne chantera plus », ou, comme cette Oranaise qui n'avait jamais aimé son mari : « Dieu me l'a donné, Dieu me l'a repris. » 

Mais tout compte fait, je ne vois pas ce que la mort peut avoir de sacré et je sens bien, au contraire, la distance qu'il y a entre la peur et le respect. Tout ici respire l'horreur de mourir dans un pays qui invite à la vie. 

Et pourtant, c'est sous les murs mêmes de ce cimetière que les jeunes gens de Belcourt donnent leurs rendez-vous et que les filles s'offrent aux baisers et aux caresses.

J’entends Bien Qu’un Tel Peuple Ne Peut Être Accepté De Tous. 

Ici, l'intelligence n'a pas de place comme en Italie. Cette race est indifférente à l'esprit. Elle a le culte et l'admiration du corps. Elle en tire sa force, son cynisme naïf, et une vanité puérile qui lui vaut d'être sévèrement jugée. 

On lui reproche communément sa « mentalité », c'est — à-dire une façon de voir et de vivre. Et il est vrai qu'une certaine intensité de vie ne va pas sans injustice. 

Voici pourtant un peuple sans passé, sans tradition et cependant non sans poésie — mais d'une poésie dont je sais bien la qualité dure, charnelle, loin de la tendresse, celle même de leur ciel, la seule à la vérité qui m'émeuve et me rassemble. Le contraire d'un peuple civilisé, c'est un peuple créateur. 

Ces barbares qui se prélassent sur des plages, j'ai l'espoir insensé qu'à leur insu peut-être, ils sont en train de modeler le visage d'une culture où la grandeur de l'homme trouvera enfin son vrai visage. Ce peuple tout entier jeté dans son présent vit sans mythes, sans consolation. Il a mis tous ses biens sur cette terre et reste dès lors sans défense contre la mort. 

Les dons de la beauté physique lui ont été prodigués.Et avec eux, la singulière avidité qui accompagne toujours cette richesse sans avenir. 

Tout ce qu'on fait ici marque le dégoût de la stabilité et l'insouciance de l'avenir. On se dépêche de vivre et si un art devait y naître, il obéirait à cette haine de la durée qui poussa les Doriens à tailler dans le bois leur première colonne. 

Et pourtant, oui, on peut trouver une mesure en même temps qu'un dépassement dans le visage violent et acharné de ce peuple, dans ce ciel d'été vidé de tendresse, devant quoi toutes les vérités sont bonnes à dire et sur lequel aucune divinité trompeuse n'a tracé les signes de l'espoir ou de la rédemption.

Entre ce ciel et ces visages tournés vers lui, rien où accrocher une mythologie, une littérature, une éthique ou une religion, mais des pierres, la chair, des étoiles et ces vérités que la main peut toucher.

Sentir ses liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu'il est toujours un lieu où le cœur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie d'homme. 

Et sans doute cela ne peut suffire. Mais à cette patrie de l'âme tout aspire à certaines minutes. « Oui, c'est là-bas qu'il nous faut retourner. » Cette union que souhaitait Plotin, quoi d'étrange à la retrouver sur la terre

L’unité S’exprime Ici En Termes De Soleil Et De Mer. 

Elle est sensible au cœur par un certain goût de chair qui fait son amertume et sa grandeur. J'apprends qu'il n'est pas de bonheur surhumain, pas d'éternité hors de la courbe des journées. Ces biens dérisoires et essentiels, ces vérités relatives sont les seules qui m'émeuvent. 

Les autres, les « idéales », je n'ai pas assez d'âme pour les comprendre. Non qu'il faille faire la bête, mais je ne trouve pas de sens au bonheur des anges. Je sais seulement que ce ciel durera plus que moi. 

Et qu'appellerais-je éternité sinon ce qui continuera après ma mort

Je n'exprime pas ici une complaisance de la créature dans sa condition. C'est bien autre chose. Il n'est pas toujours facile d'être un homme, moins encore d'être un homme pur.  
Mais être pur, c'est retrouver cette patrie de l'âme où devient sensible la parenté du monde, où les coups dusang rejoignent les pulsations violentes du soleil de deux heures. 

Il est bien connu que la patrie se reconnaît toujours au moment de la perdre. Pour ceux qui sont trop tourmentés d'eux-mêmes, le pays natal est celui qui les nie. Je ne voudrais pas être brutal ni paraître exagéré. Mais enfin, ce qui me nie dans cette vie, c'est d'abord ce qui me tue. 

Tout Ce Qui Exalte La Vie, Accroît En Même Temps Son Absurdité. 

Dans l'été d'Algérie, j'apprends qu'une seule chose est plus pratique que la souffrance et c'est la vie d'un homme heureux. Mais ce peut être aussi bien le chemin d'une plus grande vie, puisque cela conduit à ne pas tricher.

Beaucoup, en effet, affectent l'amour de vivre pour éluder l'amour lui-même. On s'essaie à jouir et à « faire des expériences ». Mais c'est une vue de l'esprit. Il faut une rare vocation pour être un jouisseur. 

La vie d'un homme s'accomplit sans le secours de son esprit, avec ses reculs et ses avances, à la fois sa solitude et ses présences. À voir ces hommes de Belcourt qui travaillent, défendent leurs femmes et leurs enfants, et souvent sans un reproche, je crois qu'on peut sentir une secrète honte.

Sans doute, je ne me fais pas d'illusions. Il n'y a pas beaucoup d'amour dans les vies dont je parle. Je devrais dire qu'il n'y en a plus beaucoup. Mais du moins, elles n'ont rien éludé. Il y a des mots que je n'ai jamais bien compris, comme celui de péché. 

Je crois savoir pourtant que ces hommes n'ont pas péché contre la vie. Car s'il y a un péché contre la vie, ce n'est peut-être pas tant d'en désespérer que d'espérer une autre vie, et se dérober à l'implacable grandeur de celle-ci. 

Ces hommes n'ont pas triché. Dieux de l’été, ils le furent à vingt ans par leur ardeur à vivre et le sont encore, privés de tout espoir. J'en ai vu mourir deux. Ils étaient pleins d'horreur, mais silencieux. Cela vaut mieux ainsi. 

De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de l'humanité, les Grecs firent sortir l'espoir après tous les autres, comme le plus terrible de tous. Je ne connais pas de symbole plus émouvant. Car l'espoir, au contraire de ce qu'on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c'est ne pas se résigner.

Voici Du Moins L’âpre Leçon Des Étés D’Algérie. 

Mais déjà la saison tremble et l'été bascule. Premières pluies de septembre, aprèstant de violences et de raidissements, elles sont comme les premières larmes de la terre délivrée, comme si pendant quelques jours ce pays se mêlait de tendresse. 

À la même époque pourtant, les caroubiers mettent une odeur d'amour sur toute l'Algérie. Le soir où après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d'une semence au parfum d'amande amère, repose pour s'être donnée tout l'été au soleil. 

Et voici qu'à nouveau cette odeur consacre les noces de l'homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.


Extrait De « Noces » 1936-1937
L’Été À Alger — À Jacques Heurgon 



Albert Camus



Billet proposé par Aron O’Raney