Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Quand Le Jour Bascule Dans La Nuit



Ces Courts Instants Où La Journée Bascule Dans La Nuit, Faut-Il Qu’ils Soient Peuplés De Signes Et D’appels Secrets Pour Qu’Alger En Moi Leur Soit À Ce Point Liée? Quand Je Suis Quelque Temps Loin De Ce Pays, J’imagine Ses Crépuscules Comme Des Promesses De Bonheur. 

Sur les collines qui dominent la ville, il y a des chemins parmi les lentisques et les oliviers. Et c'est vers eux qu'alors mon cœur se retourne. J'y vois monter des gerbes d'oiseaux noirs sur l'horizon vert. Dans le ciel, soudain vidé de son soleil, quelque chose se détend. Tout un petit peuple de nuages rouges s'étire jusqu'à se résorber dans l'air. 

Presque aussitôt après, la première étoile apparaît qu'on voyait se former et se durcir dans l'épaisseur du ciel. Et puis, d'un coup, dévorante, la nuit. Soirs fugitifs d'Alger, qu'ont-ils donc d'inégalable pour délier tant de choses en moi

Cette douceur qu'ils me laissent aux lèvres, je n'ai pas le temps de m'en lasser qu'elle disparaît déjà dans la nuit. Est-ce le secret de sa persistance? La tendresse de ce pays est bouleversante et furtive. 

Mais dans l'instant où elle est là, le cœur du moins s'y abandonne tout entier. 

À la plage Padovani, le dancing est ouvert tous les jours. Et dans cette immense boite rectangulaire ouverte sur la mer dans toute sa longueur, la jeunesse pauvre du quartier danse jusqu'au soir. 

Souvent, j'attendais là une minute singulière.

Pendant la journée, la salle est protégée par des auvents de bois inclinés. Quand le soleil a disparu, on les relève. Alors, la salle s'emplit d'une étrange lumière verte, née du double coquillage du ciel et de la mer. 

Quand on est assis loin des fenêtres, on voit seulement le ciel et, en ombres chinoises, les visages des danseurs qui passent à tour de rôle. Quelquefois, c'est une valse qu'on joue et, sur le fond vert, les profils noirs tournent alors avec obstination, comme ces silhouettes découpées qu'on fixe sur le plateau d'un phonographe. 

La nuit vient vite ensuite et, avec elle, les lumières. Mais je ne saurais dire ce que je trouve de transportant et de secret à cet instant subtil. 

Je me souviens du moins d'une grande fille magnifique qui avait dansé tout l'après-midi. 

Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu'aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair. 

Le soir venu, je ne voyais plus son corps collé contre son danseur, mais sur le ciel tournaient les taches alternées du jasmin blanc et des cheveux noirs, et quand elle rejetait en arrière sa gorge gonflée, j'entendais son rire et voyais le profil de son danseur se pencher soudain. 

L'idée que je me fais de l'innocence, c'est à des soirs semblables que je la dois. Et ces êtres chargés de violence, j'apprends à ne plus les séparer du ciel où leurs désirs tournoient.

Dans les cinémas de quartier, à Alger, on vend quelquefois des pastilles de menthe qui portent, gravé en rouge, tout ce qui est nécessaire à la naissance de l'amour : 1. des questions : « Quand m'épouserez — vous? »; « M'aimez-vous? » — 2. des réponses : « À la folie »; « Au printemps ». 

Après avoir préparé le terrain, on les passe à sa voisine qui répond de même ou se borne à faire la bête. À Belcourt, on a vu des mariages se conclure ainsi et des vies entières s'engager sur un échange de bonbons à la menthe. Et ceci dépeint bien le peuple enfant de ce pays.

Le signe de la jeunesse, c'est peut-être une vocation magnifique pour les bonheurs faciles. Mais surtout, c'est une précipitation à vivre qui touche au gaspillage. À Belcourt, comme à Babel-Oued, on se marie jeune. On travaille très tôt et on épuise en dix ans l'expérience d'une vie d'homme. 

Un ouvrier de trente ans a déjà joué toutes ses cartes.  Il attend la fin entre sa femme et ses enfants. Ses bonheurs ont été brusques et sans merci. De même sa vie. Et l'on comprend alors qu'il soit né de ce pays où tout est donné pour être retiré.

Dans cette abondance et cette profusion, la vie prend la courbe des grandes passions, soudaines, exigeantes, généreuses. Elle n'est pas à construire, mais à brûler. Il ne s'agit pas alors de réfléchir et de devenir meilleur. La notion d'enfer, par exemple, n'est ici qu'une aimable plaisanterie. 

De pareilles imaginations ne sont permises qu'aux très vertueux. Et je crois bien que la vertu est un mot sans signification dans toute l'Algérie. Non que ces hommes manquent de principes. 

On a sa morale, et bien particulière. 

On ne « manque » pas à sa mère. On fait respecter sa femme dans les rues. On a des égards pour la femme enceinte. On ne tombe pas à deux sur un adversaire, parce que « ça fait vilain ». Pour qui n'observe pas ces commandements élémentaires, « il n'est pas un homme », et l'affaire est réglée. Ceci me paraît juste et fort. 

Nous sommes encore beaucoup à observer inconsciemment ce code de la rue, le seul désintéressé que je connaisse. Mais en même temps la morale du boutiquier y est inconnue. 

J'ai toujours vu autour de moi les visages s'apitoyer sur le passage d'un homme encadré d'agents. Et,avant de savoir si l'homme avait volé, était parricide ou simplement non-conformiste : « Le pauvre », disait-on, ou encore, avec une nuance d'admiration : « Celui-là, c'est un pirate. »

Il y a des peuples nés pour l'orgueil et la vie. Ce sont ceux qui nourrissent la plus singulière vocation pour l'ennui. C'est aussi chez eux que le sentiment de la mort est le plus repoussant. Mise à part la joie des sens, les amusements de ce peuple sont ineptes. 

Une société de boulomanes et les banquets des « amicales », le cinéma à trois francs et les fêtes communales suffisent depuis des années à la récréation des plus de trente ans. 

Les dimanches d'Alger sont parmi les plus sinistres. Comment ce peuple sans esprit saurait-il alors habiller de mythes l'horreur profonde de sa vie

Tout ce qui touche à la mort est ici ridicule ou odieux. 

Ce peuple sans religion et sans idoles meurt seul après avoir vécu en foule.


Extrait De « Noces » 1936-1937
L’Été À Alger — À Jacques Heurgon 



Albert Camus



Billet proposé par Aron O’Raney