Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Les Justes Qui Se Dépouillent Totalement Deviennent Dieu



La Part De Dieu, C’est La Gloire. Quels Sont Ceux Qui Glorifient Dieu? Ceux Qui Sont Totalement Sortis D’eux-Mêmes, Ne Recherchent Leur Intérêt Absolument En Aucune Chose, Quelle Qu’elle Soit, Grande Ou Petite, Qui Ne Considèrent Ni Ce Qui Est Au-Dessous D’eux, Ni Au-Dessus D’eux, Ni À Côté D’eux, Ni Près D’eux, 

Qui ne visent ni le bien, ni l'honneur, ni l'agrément, ni le plaisir, ni l'utilité, ni la ferveur, ni la sainteté, ni le salaire, ni le royaume des Cieux; ceux qui se sont dépouillés de tout cela, de tous leurs intérêts, ceux-là glorifient Dieu au bon sens du terme, et lui donnent ce qui lui revient.

Voilà l'une des façons d'être juste; en un autre sens, sont justes ceux qui acceptent toutes choses de Dieu d'un cœur égal, quelles qu'elles soient, grandes ou petites; qu'elles soient amour ou douleur, ils les admettent également, ni plus ni moins, l'une autant que l'autre. Donner à l'une plus de poids qu'à l'autre serait une erreur. 

Tu dois te dépouiller de ta volonté même.

Il m'est venu récemment une pensée : si Dieu ne voulait pas ce que je veux, je voudrais ce qu'il veut. 

Bien des gens veulent, en toute chose, suivre leur volonté propre; mais ce n'est là que méchanceté, et source de vice. D'autres sont un peu meilleurs : ils veulent ce que Dieu veut, et ne veulent rien contre lui; mais viennent-ils à être malades, ils souhaitent que la volonté de Dieu soit leur guérison. 

De tels hommes préféreraient que la volonté de Dieu fût la leur, plutôt que de vouloir ce qu'il veut. On peut comprendre cette attitude, mais elle n'est pas juste. Les véritables justes n'ont pas de volonté du tout : la volonté de Dieu leur est indifférente, quel qu'en soit le désagrément pour eux.

Le Père engendre son Fils dans l'éternité, égal et semblable à lui. « Le Verbe était auprès de Dieu, et Dieu était le Verbe » : il était le même, et de même nature. J'ajoute ceci : il l'a engendré à partir de mon âme. 

Elle n'est pas seulement près de lui et lui près d'elle, semblable et égal : il est en elle; le Père engendre son Fils dans l'âme exactement de la même manière qu'il l'engendre dans l'éternité, et pas autrement. Il y est contraint, que cela lui plaise ou non. Le Père engendre son Fils sans cesse, et je dis plus : il m'engendre comme son Fils, le même Fils. 

Je dis encore plus : il ne m'engendre pas seulement comme son fils, mais il m'engendre en tant que lui-même, il s'engendre en moi, il m'engendre en tant que son être et sa nature. À la source la plus profonde, je sourds dans l'Esprit Saint; là n'est plus qu'une vie, qu'un être, qu'une œuvre. Tout ce que Dieu met en œuvre est unité. 

C'est pourquoi il m'engendre en tant que son Fils, sans restriction. Mon père charnel n'est pas vraiment mon père, il ne l'est que par une portion infime de sa nature, et je suis distinct de lui : s'il meurt, je peux vivre encore. 

À la vérité, mon père est le Père céleste, puisque je suis son Fils et n'ai rien qui ne vienne de lui; je suis son Fils en personne, et nul d'autre. L'œuvre du Père est une, et je suis son œuvre, le Fils unique qu'il a engendré, sans restriction.

« Nous sommes totalement transformés et changés en Dieu. » 

Prenons une métaphore. Lorsque, dans le sacrement, le pain se change en la chair de Notre Seigneur, quel que soit le nombre des hosties, il n'y a qu'une chair, et si toutes se transformaient en mon doigt, il n'y aurait qu'un doigt. 

À l'inverse, si mon doigt prenait la forme des hosties, il y aurait autant de doigts que d'hosties. Ce qui se change en autre chose ne fait plus qu'un avec elle. De même, si je suis changé en Dieu, s'il me fait son être, je ne fais plus qu'un avec lui, et ne lui suis pas seulement « semblable et égal »

Beaucoup de gens s'imaginent, naïvement, qu'ils doivent « voir » Dieu : lui se tiendrait là, et eux ici. Mais il n'en est pas ainsi. 

Dieu et moi sommes un. Par la connaissance, je l'accueille en moi; par l'amour, c'est moi qui entre en lui.

Que Dieu nous aide à rechercher la justice pour elle-même, à aimer Dieu sans « parce que ». Amen.



Maître Eckart (1260-1327)



Billet proposé par Aron O’Raney