Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Désillusion De L’Écrit



L’Esprit est le grand profiteur des défaites de la chair. 
Il s’enrichit à ses dépens, la saccage, exulte à ses misères; il vit de banditisme. — La civilisation doit sa fortune aux exploits d’un brigand.

Le « talent » est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi.
L’existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n’a accablés d’aucun don. 
Aussi serait-il malaisé d’imaginer univers plus faux que l’univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que l’homme de lettres.

Point de salut, sinon dans l’imitation du silence. 
Mais notre loquacité est prénatale. 
Race de phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot.

La poursuite du signe au détriment de la chose signifiée; le langage considéré comme une fin en soi, comme un concurrent de la « réalité »; la manie verbale, chez les philosophes même; le besoin de se renouveler au niveau des apparences; — caractéristiques d’une civilisation où la syntaxe prime l’absolu, et le grammairien le sage.

Goethe, artiste complet, est notre antipode : un exemple pour autrui. 
Étranger à l’inachèvement, à cet idéal moderne de la perfection, il se refusait à comprendre les dangers des autres; quant aux siens, il les assimila si bien qu’il n’en souffrit point. 
Sa claire destinée nous décourage; après l’avoir fouillée en vain pour y découvrir des secrets sublimes ou sordides, nous nous abandonnons au mot de Rilke : « Je n’ai pas d’organe pour Goethe. »

On ne saurait trop blâmer le XIXe siècle d’avoir favorisé cette engeance de glossateurs, ces machines à lire, cette malformation de l’esprit qu’incarne le Professeur, — symbole du déclin d’une civilisation, de l’avilissement du goût, de la suprématie du labeur sur le caprice.
Voir tout de l’extérieur, systématiser l’ineffable, ne regarder rien en face, faire l’inventaire des vues des autres!...
Tout commentaire d’une œuvre est mauvais ou inutile, car tout ce qui n’est pas direct est nul.
Jadis, les professeurs s’acharnaient de préférence sur la théologie. 
Du moins avaient-ils l’excuse d’enseigner l’absolu, de s’être limités à Dieu, alors qu’à notre époque, rien n’échappe à leur compétence meurtrière.

Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne à l’égard du Mystère. 
Nous l’avons même débaptisé : ainsi est né l’Absurde...

Supercherie du style : 
Donner aux tristesses usuelles une tournure insolite, enjoliver des petits malheurs, habiller le vide, exister par le mot,par la phraséologie du soupir et du sarcasme!

Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie.

Assez naïf pour me mettre en quête de la Vérité, j’avais fait jadis — en pure perte — le tour de bien des disciplines. 
Je commençais à m’affermir dans le scepticisme, lorsque l’idée me vint de consulter, ultime recours, la Poésie : qui sait
Peut-être me serait-elle profitable, peut-être cache-t-elle sous son arbitraire quelque révélation définitive. 
Recours illusoire! elle était allée plus avant que moi dans la négation, elle me fit perdre jusqu’à mes incertitudes...

Pour qui a respiré la Mort, quelle désolation que les odeurs du Verbe!

Les défaites étant à l’ordre du jour, il est naturel que Dieu en bénéficie. 
Grâce aux snobs qui le plaignent ou le malmènent, il jouit d’une certaine vogue. 
Mais combien de temps sera-t-il encore intéressant?

« Il avait du talent : pourtant plus personne ne s’en occupe. Il est oublié.
— Ce n’est que justice : 
Il n’a pas su prendre toutes ses précautions pour être mal compris. »

Rien ne dessèche tant un esprit que sa répugnance à concevoir des idées obscures.

Que fait le sage
Il se résigne à voir, à manger, etc., il accepte malgré lui cette « plaie à neuf ouvertures » qu’est le corps selon la Bhagavad-Gîta.
— La sagesse
Subir dignement l’humiliation que nous infligent nos trous.

Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s’acharne aux perplexités, qui s’en procure par tous les moyens. 
Ensuite, la naïve postérité s’apitoie sur lui...

Presque toutes les œuvres sont faites avec des éclairs d’imitation, avec des frissons appris et des extases pillées.

Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.

L’Europe n’offre pas encore assez de décombres pour que l’épopée y fleurisse. 
Cependant tout fait prévoir que, jalouse de Troie et prête à l’imiter, elle fournira des thèmes si importants que le roman et la poésie n’y suffiront plus...

S’il n’avait gardé une dernière illusion, je me réclamerais volontiers d’Omar Khayyam, de ses tristesses sans réplique; mais il croyait encore au vin.

Le meilleur de moi-même, ce rien de lumière qui m’éloigne de tout, je le dois à mes rares entretiens avec quelques salauds amers, avec quelques salauds inconsolés qui, victimes de la rigueur de leur cynisme, ne pouvaient plus s’attacher à aucun vice.

Avant d’être une erreur de fond, la vie est une faute de goût que la mort ni même la poésie ne parviennent à corriger.

Dans ce « grand dortoir », comme un texte taoïste appelle l’univers, le cauchemar est le seul mode de lucidité.

Ne vous exercez pas aux Lettres si, avec une âme obscure, vous êtes hantés par la clarté. 
Vous ne laisserez après vous que des soupirs intelligibles, pauvres bribes de votre refus d’être vous-même.

Dans les tourments de l’intellect, il y a une tenue qu’on chercherait vainement dans ceux du cœur. 
Le scepticisme est l’élégance de l’anxiété.

Être moderne, c’est bricoler dans l’Incurable.

Tragi-comédie du disciple : 
J’ai réduit ma pensée en poussière, pour enchérir sur les moralistes qui ne m’avaient appris qu’à l’émietter...


Syllogismes De L’amertume 
Extrait 3-3 D’« Atrophie Du Verbe »



Emil Cioran



Billet proposé par Aron O’Raney