Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Amour Illuminé


Que de fois, amour, t’ai-je aimée sans te voir, 

Sans souvenir même, 
Sans reconnaître ton regard, 
Sans te regarder, 

Centauresse, en des régions hostiles, 
Et sous la brûlure du midi :

Tu étais seulement le parfum des céréales que j'aime.


Peut-être en passant t’ai-je vue, imaginée levant un verre
À Angol, dans la lumière de la lune au mois de juin, 

Ou bien peut-être étais-tu la ceinture de cette guitare
Dont j'ai joué dans les ténèbres et qui sonna,

Mer furieuse.


Je t'ai aimée,

Je ne l'ai pas su et j'ai cherché ta mémoire, 
Maisons vides : 

Lampe en main j'y entrai pour voler ton portrait, 
Mais moi je savais déjà comment tu étais. 


Et tout d'un coup tu venais avec moi, 
je t’ai touchée et ma vie s’arrêta :

Tu étais en face de moi, régnant en moi, 
Et tu y règnes.

Comme un bûcher allumé dans les bois 
C’est le feu qui est ton royaume.



Extrait de « La Centaine d’Amour »



Pablo Neruda



Billet proposé par Aron O’Raney