Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Vous Êtes Le Monde



Est-Il Donc Possible — Tout En Vivant Dans Ce Monde, En Se Mariant, En Ayant Des Enfants — D'être Bon Et Juste ?


Ce terme, au sens où nous l'entendons, suppose une responsabilité, une affection, une attention, une ouverture, un amour immenses. 

Le mot bien inclut tout cela. Vous, que ces choses ne laissent pas indifférent, est-il possible que vous entendiez ce message ? 

Si ce n'est pas possible, alors vous acceptez la société telle qu'elle est. Créer une société différente, qui soit fondamentalement bonne — au sens où nous l'entendons – requiert une immense énergie.

Il faut pour cela mobiliser votre attention, autrement dit, votre énergie. Les êtres humains ont énormément d'énergie. Quand ils veulent faire quelque chose, ils le font.


Qu'est-ce qui empêche les êtres humains d'être tous parfaitement bons ? Où est l'obstacle, où est le blocage ? Pourquoi les êtres humains — vous, en l'occurrence — ne sont-ils pas totalement bons, sains et justes ? 

Celui qui sait observer se rend compte de ce qu'est le monde — et s'aperçoit qu'il est le monde, que le monde et lui ne sont pas distincts, que c'est lui qui a créé ce monde-là, qui a créé la société, les religions avec leurs innombrables dogmes et croyances, leurs innombrables rituels, leurs divisions, leurs dissensions.

Les êtres humains ont engendré tout cela.

Est-ce là ce qui nous empêche d'être bons ? Est-ce parce que nous croyons, ou parce que nous sommes tellement obnubilés par nos problèmes sexuels, par la peur, l'angoisse et la solitude, par notre soif de réussite, par le désir de nous identifier à ceci ou cela ? Est-ce là l'obstacle qui empêche l'homme d'être bon ?

Si tel est le cas, alors toutes ces notions n'ont aucune valeur. Si vous vous apercevez que, pour qu'advienne cette qualité de bonté suprême, toute influence, d'où qu'elle vienne 

— y compris celle de vos propres croyances, de vos propres principes, de vos propres idéaux – est un obstacle définitif à l'éclosion de cette bonté absolue, alors vous vous délivrerez tout naturellement de ces tendances, sans la moindre équivoque, sans le moindre conflit, car elles sont stupides.


Cet immense chaos, cet immense désordre qui règne dans le monde entier, met en danger toute forme de vie.

Il gagne du terrain de toutes parts. C'est pourquoi tout être qui se livre à une observation sérieuse de lui-même et du monde se pose nécessairement ces questions.

Les scientifiques, les hommes politiques, les philosophes, les psychanalystes, les gourous — qu'ils soient originaires de l'Inde, ou du Tibet, ou de chez vous — n'ont pas résolu les problèmes qui nous assaillent en tant qu'êtres humains ;ils ont émis toutes sortes de théories, mais n'ont pas résolu les problèmes.

Personne ne le fera à notre place : c'est à nous qu'il incombe de résoudre nous-mêmes ces problèmes, parce que c'est nous qui en sommes la cause.

Mais malheureusement, nous n'avons pas envie de regarder de près nos propres problèmes, de les creuser, et de découvrir pourquoi nous vivons en égoïstes obnubilés par notre propre ego.


Sommes-nous capables de vivre le bien dans toute sa splendeur, toute sa sainteté ? 

Si nous en sommes incapables, cela revient à accepter le risque toujours grandissant de voir le chaos envahir notre vie, celle de nos enfants, et ainsi de suite à l'infini.

Sommes-nous prêts à approfondir le problème de la connaissance de soi ?

Car chacun d'entre nous est le monde. Les êtres humains, partout dans le monde, et quelles que soient leur couleur, leur religion, leur nationalité, leurs croyances, souffrent psychologiquement, au plus profond d'eux-mêmes.

Ils passent par des angoisses terribles et une solitude extrême, par d'immenses désespoirs, par des dépressions profondes, et ils ont l'impression que la vie qu'ils mènent n'a pas de sens. 

Psychologiquement parlant, les hommes sont les mêmes aux quatre coins du monde. C'est une réalité, une vérité, un fait avéré. 

Donc, sur le plan psychologique, vous êtes le monde, et le monde, c'est vous. Et lorsque vous comprenez ce que vous êtes, c'est l'ensemble de la structure humaine, de la nature humaine que vous comprenez.

Il ne s'agit pas d'une simple investigation nombriliste, car lorsque vous vous connaissez vous-même et que vous vous transcendez, une nouvelle dimension voit le jour.

Qu'est-ce qui pourrait nous faire changer ? D'autres chocs ? D'autres catastrophes ? Des formes de gouvernement différentes ? Des images différentes ? D'autres idéaux ? 

Tout cela, vous l'avez largement expérimenté, pourtant vous n'avez pas changé.

Plus notre éducation devient sophistiquée, plus nous devenons « civilisés » — c'est-à-dire de plus en plus éloignés de la nature – plus nous devenons inhumains.

Que faut-il faire dans ce cas ?

Puisque rien d'extérieur à nous-mêmes ne viendra à notre secours — pas même les dieux –, il devient alors évident que je dois compter sur moi seul pour me connaître moi-même.

Je dois avoir une vision lucide de ce que je suis et me transformer radicalement.

De cette mutation jaillit alors le bien. Et une société juste peut alors se créer.


Ojai, le 7 avril 1979


Extrait d'une causerie publique, à Ojai, le 7 avril 1979,
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Chapitre III — Une vie juste



Jiddu Krishnamurti (1895-1986)



Billet proposé par Aron O’Raney