Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Parlant De L'Écrivain…



Un écrivain écrit en grande partie pour être lu (ceux qui disent le contraire, admirons-les, mais ne les croyons pas).

De plus en plus cependant, il écrit chez nous pour obtenir cette consécration dernière qui consiste à ne pas être lu. 

À partir du moment, en effet, où il peut fournir la matière d'un article pittoresque dans notre presse à grand tirage, il a toutes les chances d'être connu par un assez grand nombre de personnes qui ne le liront jamais parce qu'elles se suffiront de connaître son nom et de lire ce qu'on écrira sur lui.

Il sera désormais connu (et oublié) non pour ce qu'il est, mais selon l'image qu'un journaliste pressé aura donnée de lui. Pour se faire un nom dans les lettres, il n'est donc plus indispensable d'écrire des livres. Il suffit de passer pour en avoir fait un dont la presse du soir aura parlé et sur lequel on dormira désormais.

Sans doute cette réputation, grande ou petite, sera usurpée. Mais qu'y faire

Admettons plutôt que cette incommodité peut aussi être bienfaisante.

Les médecins savent que certaines maladies sont souhaitables : elles compensent, à leur manière, un désordre fonctionnel qui, sans elles, se traduiraient dans de plus grands déséquilibres. Il y a ainsi de bienheureuses constipations et des arthritismes providentiels. 

Le déluge de mots et de jugements hâtifs qui noie aujourd'hui toute activité publique dans un océan de frivolité enseigne du moins à l'écrivain français une modestie dont il a un incessant besoin dans une nation qui, d'autre part, donne à son métier une importance disproportionnée. 

Voir son nom dans deux ou trois journaux que nous connaissons est une si dure épreuve qu'elle comporte forcément quelques bénéfices pour l'âme.

Louée soit donc la société qui, à si peu de frais, nous enseigne tous les jours, par ses hommages mêmes, que les grandeurs qu'elle salue ne sont rien. 

Le bruit qu'elle fait, plus fort il éclate et plus vite il meurt. Il évoque ce feu d'étoupes qu'Alexandre VI faisait brûler souvent devant lui pour ne pas oublier que toute la gloire de ce monde est comme une fumée qui passe.

Mais laissons là l'ironie. 

Il suffira de dire, pour notre objet, qu'un artiste doit se résigner, avec bonne humeur, à laisser traîner dans les antichambres des dentistes et des coiffeurs une image de lui dont il se sait indigne.

J'ai connu ainsi un écrivain à la mode qui passait pour présider chaque nuit de fumeuses bacchanales où les nymphes s'habillaient de leurs seuls cheveux et où les faunes avaient l'ongle funèbre. 

On aurait pu se demander sans doute où il trouvait le temps de rédiger une œuvre qui occupait plusieurs rayons de bibliothèque. 

Cet écrivain, en réalité, comme beaucoup de ses confrères, dort la nuit pour travailler chaque jour de longues heures à sa table, et boit de l'eau minérale pour épargner son foie. 

Il n'empêche que le Français moyen, dont on connaît la sobriété saharienne et l'ombrageuse propreté, s'indigne à l'idée qu'un de nos écrivains enseigne qu'il faut s'enivrer et ne point se laver. Les exemples ne manquent pas.


L'an 1950 —

L’Été (1954)
Les essais (1939) LXVIII — Éditions Gallimard —
 - Extrait de L'Énigme -



Albert Camus (1913-1960)



Billet proposé par Aron O’Raney