Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Lutte Pour Le Souvenir



Mes pensées se sont peu à peu éloignées, 
Mais ayant abordé un sentier accueillant, 

Je repousse les contrariétés tumultueuses 
Et je m'arrête, 

Les yeux fermés, 
Grisé par un parfum de passé que j'ai conservé, 

Durant mon petit corps à corps avec la vie.

J'ai vécu hier, uniquement.

Aujourd'hui a cette nudité 
Qui attend la chose désirée, 

Ce cachet provisoire 
Qui vieillit en nous sans amour.

Hier est un arbre aux longs branchages, 
Á l'ombre duquel je suis allongé, 

Abandonné à la mémoire.

Soudain, je regarde, étonné: 
En longues caravanes, 

Des voyageurs sont arrivés dans le même sentier; 
Les yeux endormis dans le souvenir, 

Ils fredonnent des chansons 
Et évoquent ce qui fut. 

Et je crois deviner 
Qu'ils se sont déplacés pour s'arrêter, 

Qu'ils ont parlé pour se taire, 

Qu'ils ont ouvert leurs yeux stupéfaits 
Devant la fête des étoiles 

Pour les fermer et revivre l'en allé...

Étendu dans ce nouveau chemin, 
Avec les yeux avides et fleuris des jours lointains, 

J'essaie vainement d'enrayer le fleuve du temps 
qui ondoie sur mes faits et gestes. 

Mais l'eau que je parviens à recueillir 
Reste prisonnière des bassins secrets de mon coeur, 

Dans lesquels, demain, 
Devront s'enfoncer mes veilles mains solitaires.

Extrait « Le Fleuve Invisible »



Pablo Neruda



Billet proposé par Aron O’Raney