Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

En Parlant De L'écriture…



L'idée Que Tout Écrivain Écrit Forcément Sur Lui-Même Et Se Peint Dans Ses Livres Est Une Des Puérilités Que Le Romantisme Nous A Léguées. 

Il n'est pas du tout exclu, au contraire, qu'un artiste s'intéresse d'abord aux autres, ou à son époque, ou à des mythes familiers.

Si même il lui arrive de se mettre en scène, on peut tenir pour exceptionnel qu'il parle de ce qu'il est réellement. 

Les œuvres d'un homme retracent souvent l'histoire de ses nostalgies ou de ses tentations, presque jamais sa propre histoire, surtout lorsqu'elles prétendent à être autobiographiques.

Aucun homme n'a jamais osé se peindre tel qu'il est.

Dans la mesure où cela est possible, j'aurais aimé être, au contraire, un écrivain objectif. J'appelle objectif un auteur qui se propose des sujets sans jamais se prendre lui-même comme objet. 

Mais la rage contemporaine de confondre l'écrivain avec son sujet ne saurait admettre cette relative liberté de l'auteur. 

Ainsi devient-on prophète d'absurde. 

Qu'ai-je fait d'autre cependant que de raisonner sur une idée que j'ai trouvée dans les rues de mon temps ? 

Que j'aie nourri cette idée (et qu'une part de moi la nourrisse toujours), avec toute ma génération, cela va sans dire. 

Simplement, j'ai pris devant elle la distance nécessaire pour en traiter et décider de sa logique. Tout ce que j'ai pu écrire ensuite le montre assez.

Mais il est commode d'exploiter une formule plutôt qu'une nuance. On a choisi la formule : me voilà absurde comme devant.

À quoi bon dire encore que dans l'expérience qui m'intéressait et sur laquelle il m'est arrivé d'écrire, l'absurde ne peut être considéré que comme une position de départ, même si son souvenir, et son émotion, accompagnent les démarches ultérieures.

De même, toutes proportions soigneusement gardées, le doute cartésien, qui est méthodique, ne suffit pas à faire de Descartes un sceptique.

En tout cas, comment se limiter à l'idée que rien n'a de sens et qu'il faille désespérer de tout. 

Sans aller au fond des choses, on peut remarquer au moins que, de même qu'il n'y a pas de matérialisme absolu puisque pour former seulement ce mot il faut déjà dire qu'il y a dans le monde quelque chose de plus que la matière, de même il n'y a pas de nihilisme total.

Dès l'instant où l'on dit que tout est non-sens, on exprime quelque chose qui a du sens.

Refuser toute signification au monde revient à supprimer tout jugement de valeur. 

Mais vivre, et par exemple se nourrir, est en soi un jugement de valeur.

On choisit de durer dès l'instant qu'on ne se laisse pas mourir, et l'on reconnaît alors une valeur, au moins relative, à la vie.


L'an 1950 —

L’Été (1954)
Les essais (1939) LXVIII — Éditions Gallimard —
 — Extrait de L'Énigme —



Albert Camus (1913-1960)



Billet proposé par Aron O’Raney