Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Al-Moustafa S'en Revenait



Al-Moustafa regarda le peuple et vit les jeunes et les vieux, les vigoureux et les chétifs, 

Ceux qui avaient le teint hâlé au toucher du vent et du soleil et aussi ceux qui avaient le visage pâle

et sur tous leurs visages, il y avait une lumière de désir et d'interrogation. 

Et quelqu'un dit : 

« Maître, la vie a traité amèrement nos espoirs et nos désirs.

Nos cœurs sont troublés et nous ne comprenons pas.

Je t'en prie, réconforte-nous et révèle-nous la raison de nos peines. » 

Son cœur fut saisi de compassion, et il dit : 

« La Vie est plus ancienne que toute chose vivante, tout comme la beauté a pris son envol bien avant que quelque chose de beau naisse sur terre,

et tout comme la vérité était vérité avant d'avoir été exprimée. 

 La Vie chante dans nos silences et elle rêve dans notre sommeil.

Même lorsque nous sommes défaits et avilis, la Vie siège dans les hauteurs.

Et quand nous pleurons, la Vie sourit au jour, et elle est libre quand nous traînons nos chaînes. 

Nous traitons souvent la Vie de noms amers, mais seulement quand nous sommes nous-mêmes sombres et amers.

Et nous la jugeons vide et vaine, mais seulement lorsque notre âme erre dans des lieux désolés, et que notre cœur est ivre d'un Moi trop soucieux de lui-même. 

La Vie est profonde, haute et distante.

Bien que votre large vision ne parvienne à en apercevoir que les pieds, pourtant elle est proche.

Et bien que le souffle de votre souffle n'en atteigne que le cœur, 
l'ombre de votre ombre traverse son visage

et l'écho de votre plus faible cri devient dans sa poitrine 
Un printemps et un automne. 

La Vie est voilée et cachée, 
Tout comme votre plus grand moi est caché et voilé.

Et pourtant quand la Vie parle, tous les vents deviennent paroles
et lorsqu'elle parle de nouveau,

les sourires sur vos lèvres et les larmes dans vos yeux
Deviennent eux aussi paroles.

Quand elle chante, les sourds entendent et sont considérés;
et lorsqu'elle s'approche, 

Les aveugles la voient et la suivent avec stupeur et admiration. »  

Il se tut, 
Et un grand silence enveloppa le peuple. 

Un chant inaudible s'éleva de ce silence, 
Qui consola tout le peuple de sa solitude et de sa peine. 


Le Jardin du Prophéte Extrait —
 New York City, 1933 - Œuvre Posthume — 



Khalil Gibran



Billet proposé par Aron O’Raney