Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Monopole De La Souffrance






Je me demande pourquoi la souffrance n’accable qu’une minorité. 

Y a-t-il une raison à cette sélection qui isole, parmi les individus normaux, une catégorie d’élus destinés aux supplices les plus effroyables ?

Certaines religions affirment que la souffrance est le moyen dont se sert la Divinité pour vous éprouver, ou pour vous faire expier un péché.

Cette conception peut valoir pour un croyant, mais celui qui voit la souffrance frapper indifféremment les purs comme les innocents ne saurait l’admettre.

Rien ne peut justifier la souffrance, et vouloir la fonder sur une hiérarchie des valeurs est strictement impossible, à supposer qu’une telle hiérarchie puisse exister.


L’aspect le plus étrange des souffrants réside dans leur croyance en l’absolu de leur tourment, qui leur donne le sentiment d’en détenir le monopole.

J’ai la nette impression d’avoir concentré en moi toute la souffrance de ce monde et d’en avoir l’exclusive jouissance, et ce, bien que je constate des souffrances encore les plus atroces,

Qu’on peut mourir en perdant des lambeaux de chair, s’émietter sous ses propres yeux ; des souffrances monstrueuses, criminelles, inadmissibles.

On se demande comment elles peuvent advenir, et puisqu’elles adviennent, comment parler encore de finalité et autres balivernes.

La souffrance m’impressionne tant que j’en perds presque tout courage. 

Je ne puis comprendre la raison de la souffrance dans le monde ; qu’elle dérive de la bestialité, de l’irrationalité, du démonisme de la vie, en explique la présence, mais n’en fournit pas la justification.

Il est donc probable que la souffrance n’en a aucune, de même que l’existence en général.

L’existence devrait-elle être ? ou bien a-t-elle une raison purement immanente ?

L’être n’est-il qu’être ?

Pourquoi ne pas admettre un triomphe final du non-être ? 

Pourquoi ne pas admettre que l’existence chemine vers le néant et l’Être vers le Non-Être ?

Voilà un paradoxe à la taille de celui de ce monde. […]



Extraits de « Sur les cimes du désespoir » — 1934



Emil Cioran



Billet proposé par Aron O’Raney