Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Force Doit Être Au Service De L'Esprit


  


« Savez-Vous, Disait Napoléon À Fontanes, Ce Que J'admire Le Plus Au Monde ? C'est L'impuissance De La Force À Fonder Quelque Chose.

Il N'y A Que Deux Puissances Au Monde : Le Sabre Et L'esprit.

À La Longue, Le Sabre Est Toujours Vaincu Par L'esprit. »


Les conquérants, on le voit, sont quelquefois mélancoliques.

Il faut bien payer un peu le prix de tant de vaine gloire.

Mais ce qui était vrai, il y a cent ans, pour le sabre, ne l'est plus autant, aujourd'hui, pour le tank.

Les conquérants ont marqué des points et le morne silence des lieux sans esprit s'est établi pendant des années sur une Europe déchirée.

Au temps des hideuses guerres des Flandres, les peintres hollandais pouvaient peut-être peindre les coqs de leurs basses-cours.

On a oublié de même la guerre de Cent Ans et, cependant, les oraisons des mystiques silésiens habitent encore quelques cœurs.

Mais aujourd'hui, les choses ont changé, le peintre et le moine sont mobilisés : nous sommes solidaires de ce monde.

L'esprit a perdu cette royale assurance qu'un conquérant savait lui reconnaître ; il s'épuise maintenant à maudire la force, faute de savoir la maitriser.

De bonnes âmes vont disant que cela est un mal.

Nous ne savons pas si cela est un mal, mais nous savons que cela est.

La conclusion est qu'il faut s'en arranger.

Il suffit alors de connaître ce que nous voulons.


Et ce que nous voulons justement c'est ne plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l'esprit.

C'est une tâche, il est vrai, qui n'a pas de fin.

Mais nous sommes là pour la continuer.

Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l'Histoire.

Je crois du moins que les hommes n'ont jamais cessé d'avancer dans la conscience qu'ils prenaient de leur destin.

Nous n'avons pas surmonté notre condition, et cependant nous la connaissons mieux.

Nous savons que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction et faire ce qu'il faut pour la réduire.

Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres.

Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle.

Naturellement, c'est une tâche surhumaine.

Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.


L’Été (1954)
Les essais (1939) LXVIII — Éditions Gallimard —
Avant Propos Extrait de : Les Amandiers



Albert Camus (1913-1960)



Billet proposé par Aron O’Raney