Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Á Propos De La Mort…


  



C'est Parce Qu'elle Ne Repose Sur Rien, Parce Que L'ombre Même D'un Argument Lui Fait Défaut Que Nous Persévérons Dans La Vie.


La mort est trop exacte ; toutes les raisons se trouvent de son côté.

Mystérieuse pour nos instincts, elle se dessine, devant notre réflexion, limpide, sans prestiges, et sans les faux attraits de l'inconnu. 

À force de cumuler des mystères nuls et de monopoliser le non-sens, la vie inspire plus d'effroi que la mort :

C’est elle qui est le grand Inconnu. 

Où peut mener tant de vide et d'incompréhensible ?

Nous nous agrippons aux jours parce que le désir de mourir est trop logique, partant inefficace.

Que si la vie avait un seul argument pour elle distinct, d'une évidence indiscutable elle s'anéantirait ; les instincts et les préjugés s'évanouissent au contact de la Rigueur.

Tout ce qui respire se nourrit d'invérifiable ; un supplément de logique serait funeste à l'existence, effort vers l'Insensé... 

Donnez un but précis à la vie : 
Elle perd instantanément son attrait.

L'inexactitude de ses fins la rend supérieure à la mort ; un grain de précision la ravalerait à la trivialité des tombeaux. 

Car une science positive du sens de la vie dépeuplerait la terre en un jour ; 

et nul forcené ne parviendrait à y ranimer l'improbabilité féconde du Désir. 

On Peut Classer Les Hommes Suivant Les Critères Les Plus Capricieux : Suivant Leurs Humeurs, Leurs Penchants, Leurs Rêves Ou Leurs Glandes.

On change d'idées comme de cravates ; car toute idée, tout critère vient de l'extérieur, des configurations et des accidents du temps.

Mais, il y a quelque chose qui vient de nous-mêmes, qui est nous-mêmes, une réalité invisible, mais intérieurement vérifiable, une présence insolite et de toujours, que l'on peut concevoir à tout instant et qu'on n'ose jamais admettre, et qui n'a d'actualité qu'avant sa consommation : 

C’est la mort, le vrai critère... 

Et c'est elle, dimension la plus intime de tous les vivants, qui sépare l'humanité en deux ordres si irréductibles, si éloignés l'un de l'autre, qu'il y a plus de distance entre eux qu'entre un vautour et une taupe, qu'entre une étoile et un crachat.

L'abîme de deux mondes incommunicables s'ouvre entre l'homme qui a le sentiment de la mort et celui qui ne l'a point ; cependant, tous les deux meurent ; mais l'un ignore sa mort, l'autre la sait ; l'un ne meurt qu'un instant, l'autre ne cesse de mourir...

Leur condition commune les situe précisément aux antipodes l'un de l'autre ; aux deux extrémités et à l'intérieur d'une même définition ; inconciliables, ils subissent le même destin...

L'un vit comme s'il était éternel ; l'autre pense continuellement son éternité et la nie dans chaque pensée. 

Rien ne peut changer notre vie si ce n'est l'insinuation progressive en nous des forces qui l'annulent.

Aucun principe nouveau ne lui vient ni des surprises de notre croissance ni de l'efflorescence de nos dons ; elles ne lui sont que naturelles. 

Et rien de naturel ne saurait faire de nous autre chose que nous-mêmes. 

Tout ce qui préfigure la mort ajoute une qualité de nouveauté à la vie, la modifie et l'amplifie.

La santé la conserve comme telle, dans une stérile identité ; tandis que la maladie est une activité, la plus intense qu'un homme puisse déployer, un mouvement frénétique et... stationnaire, la plus riche dépense d'énergie sans geste, l'attente hostile et passionnée d'une fulguration irréparable. 



Emil Cioran



Billet proposé par Aron O’Raney