Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Jérusalem







À mes amis,
À mes frères inconnus,
Je dédie ce livre,
Qui n'est que le journal d'un mois de ma vie,
Écrit dans un grand effort de sincérité.


O Crux, Ave Spes Unica !



Jérusalem!... 


Oh ! l'éclat mourant de ce nom!... 

Comme il rayonne encore, du fond des temps et des poussières, tellement que je me sens presque profanateur,

En osant le placer là, en tête du récit de mon pèlerinage sans foi !


Jérusalem !


Ceux qui ont passé avant moi sur la terre en ont déjà écrit bien des livres, profonds ou magnifiques.

Mais je veux simplement essayer de noter les aspects actuels de sa désolation et de ses ruines ;
Dire quel est,

À notre époque transitoire, le degré d'effacement de sa grande ombre sainte, qu'une génération très prochaine ne verra même plus...

Peut-être dirai-je aussi l'impression d'une âme —
la mienne qui fut parmi les tourmentées
de ce siècle finissant.

Mais d'autres âmes sont pareilles et pourront me suivre ; 

Nous sommes quelques-uns de l'angoisse sombre d'à présent, 

Quelques-uns d'au bord du trou noir où tout doit tomber et pourrir,

qui regardons encore, dans un inappréciable lointain,

Planer au-dessus de tout l'inadmissible des religions humaines,

ce pardon que jésus avait apporté, cette consolation et ce céleste revoir...

Oh ! il n'y a jamais eu que cela ;
Tout le reste, vide et néant,
non seulement chez les pâles philosophes modernes, 

Mais même dans les arcanes de l'Inde millénaire,
chez les sages illuminés et merveilleux
des vieux âges...

Alors, de notre abîme, continue de monter,
vers celui qui jadis s'appelait le rédempteur,

Une vague adoration désolée...

Vraiment,
mon livre ne pourra être lu et supporté que par ceux

Qui se meurent d'avoir possédé et perdu l'espérance unique ;

Par ceux qui, à jamais incroyants comme moi,

Viendraient encore au Saint Sépulcre
avec un cœur plein de prière,
des yeux pleins de larmes,

Et qui, pour un peu,

S'y traîneraient à deux genoux...


Extrait : Jérusalem — (1896)
Calmant Lévy, Éditeur — Paris.



Pierre Loti.



Billet proposé par Aron O’Raney