Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Désarmer Pour La Paix Du Monde





Tout au long de l’histoire, d’une manière ou d’une autre, l’humanité a recherché la paix. Serait-ce trop optimiste d’imaginer que la paix du monde est enfin à portée de main ? 

Je ne crois pas qu’il y ait eu accroissement de la haine, quand bien même il y a eu élargissement des possibilités de la manifester par des armes de destruction massive. 

D’autre part, d’avoir été témoin en ce siècle de la tragique évidence des massacres causés par de telles armes nous a donné la possibilité de contrôler la guerre. 

Pour ce faire, il est clair que nous devons désarmer.

Le désarmement peut advenir uniquement dans le contexte de nouvelles relations politiques et économiques. Avant d’en considérer le détail, il vaut la peine d’imaginer le processus de paix qui serait le plus profitable au plus grand nombre. Cela va assez de soi. 

D’abord, il nous faudrait travailler à l’élimination des armes nucléaires, ensuite des armes biologiques et chimiques, puis des armes offensives et enfin des armes défensives. 

Dans le même temps, pour sauvegarder la paix, nous devrions commencer à mettre sur pied dans différentes régions du globe une force de police internationale composée à égalité de contingents de chaque nation sous un commandement collectif. A la fin, cette force couvrirait le monde entier.

Comme le double processus de désarmement et de mise en place d’une force conjointe serait à la fois multilatéral et démocratique, il faudrait garantir le droit à la majorité de critiquer ou même d’intervenir en cas de violation des normes fondamentales par tel ou tel pays. 

De surcroît, avec l’élimination de toutes les grandes armées et tous les conflits comme les différends frontaliers soumis au contrôle de la force internationale conjointe, petites et grandes nations seraient véritablement à égalité. 

Pareilles réformes déboucheraient sur un environnement international stable.

A l’évidence, les énormes dividendes financiers récoltés à la suite de l’arrêt de la production d’armes constitueraient une fantastique aubaine pour le développement global. 

Aujourd’hui, les nations du monde dépensent des millions de milliards chaque année pour entretenir les armées. Pouvez-vous imaginer combien de lits d’hôpital, d’écoles et de logements pourraient être financés avec cet argent ? 

En outre, je l’ai déjà dit, l’effarante proportion de ressources rares gaspillées pour la recherche militaire empêche non seulement d’éliminer la pauvreté, l’analphabétisme et la maladie, mais encore exige le sacrifice de précieuses intelligences humaines. 

Nos scientifiques sont extrêmement brillants. Pourquoi leurs capacités devraient être dilapidées en des desseins aussi redoutables, alors qu’elles pourraient être utilisées en vue d’un développement global positif ?

Les grands déserts du monde, comme le Sahara et le Gobi, pourraient être cultivés afin d’accroître la production alimentaire et alléger la pression démographique. 

Plusieurs pays doivent actuellement faire face à de sévères sécheresses. De nouvelles méthodes moins coûteuses de dessalement pourraient être mises au point en vue de rendre l’eau de mer apte à la consommation humaine et à d’autres usages. 

Il existe nombre de sujets pressants concernant l’énergie et la santé sur lesquels les scientifiques pourraient se pencher fort utilement. 

Et comme la croissance de l’économie mondiale s’accélérerait grâce à leurs efforts, ils pourraient même gagner davantage !

Notre planète est dotée de vastes richesses naturelles. 

En les utilisant à bon escient, en commençant par éliminer guerre et militarisme, chaque être humain aurait la possibilité réelle de vivre une vie aisée et mieux protégée.

Naturellement, la paix globale ne peut advenir du jour au lendemain. Dans la mesure où les conditions varient tellement à travers le monde, sa diffusion devra se faire pas à pas. 

Mais il n’y a pas de raison de ne pas commencer en un endroit, puis de l’étendre graduellement d’un continent à l’autre.

J’aimerais proposer que des communautés régionales comme la Communauté européenne deviennent partie intégrante d’un monde plus pacifique, tels que nous essayons de le créer. 

Un examen objectif de l’environnement de l’après-guerre froide suggère que de telles entités sont justement les composantes les plus naturelles et les plus souhaitables d’un nouvel ordre mondial. 

En un sens, la CEE fait œuvre de pionnier en négociant d’une part de délicats équilibres économiques, militaires et politiques collectifs, et d’autre part, les droits souverains des Etats membres. C’est un travail qui m’inspire beaucoup. 

Je crois également que la nouvelle Communauté des Etats indépendants s’attelle à des sujets similaires et que les germes de ce dessein existent dans l’esprit de certains responsables des républiques qui la constituent. 

Dans ce contexte, je voudrais rapidement aborder l’avenir de mon propre pays, le Tibet, et de la Chine.

Comme l’ex-Union soviétique, la Chine communiste est un Etat multinational artificiellement construit sous l’impulsion d’une idéologie expansionniste, et jusqu’ici administré par la force de façon coloniale. 

L’avenir pacifique, prospère et surtout politiquement stable de la Chine passe par la réalisation non seulement des aspirations de son propre peuple à un système démocratique plus ouvert, mais aussi de celles des 80 millions de personnes appartenant aux dites « minorités nationales » qui veulent recouvrer leur liberté. 

Pour qu’une véritable sérénité revienne au cœur de l’Asie, ce foyer d’un cinquième de l’humanité, une communauté pluraliste et démocratique d’Etats souverains doit remplacer ce que l’on appelle à présent la république populaire de Chine.

Bien entendu, une telle communauté ne saurait se limiter à ceux qui sont aujourd’hui assujettis à la domination communiste chinoise, comme les Tibétains, les Mongols et les Ouïghours. 

Les gens de Hong Kong, ceux qui souhaitent l’indépendance de Taïwan, et même ceux qui souffrent encore sous d’autres gouvernements communistes en Corée du Nord, au Vietnam, au Laos ou au Cambodge, peuvent être intéressés par l’édification d’une Communauté asiatique. 

Néanmoins, il est particulièrement urgent pour les peuples sous la férule des communistes chinois d’y songer. 

Convenablement réalisé, ce dessein pourrait faire l’économie à la Chine d’une dissolution violente, du régionalisme et d’un retour au chaos qui ont si durement touché cette grande nation au cours du XXe siècle. 

Actuellement, la vie politique chinoise est tellement polarisée qu’il y a toutes les raisons de craindre une résurgence de la tragédie et du bain de sang. Chacun de nous, chaque membre de la communauté mondiale, a une responsabilité morale d’aider à prévenir les immenses souffrances qu’une guerre civile vaudrait à la population chinoise.

Je crois qu’en lui-même, le processus de dialogue, de modération et de compromis impliqué par l’édification d’une communauté d’Etats asiatiques nourrirait un réel espoir d’évolution pacifique vers un nouvel ordre en Chine. 

D’emblée, les Etats membres d’une telle communauté devraient convenir de décider en commun de leurs politiques internationales et de défense. 

Il y aurait nombre d’occasions de coopération. 

Le point névralgique est de trouver le moyen pacifique et non violent permettant aux forces de la liberté, de la démocratie et de la modération d’émerger avec succès de l’actuelle atmosphère de répression injuste.


Extrait de « communauté globale et nécessité de la
responsabilité universelle » — BuddhaLine —



Sa Sainteté le Dalaï-Lama (1999)



Billet proposé par Aron O’Raney