Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Désert Des Philosophes




La spiritualité du désert, c'est aussi la spiritualité de l'enfance. 


Poser sur tout ce qui est un regard innocent, délivré de jugements et d'opinions, voir les choses telles qu'elles sont, sans surimpositions de mémoires, sans projections, cela suppose un certain anéantissement du moi et un renoncement au vouloir s'anéantir, car qui veut être délivré de l'ego si ce n'est l'ego ? 

Eckhart précise bien qu'il s'agit de dépasser autant l'Être que le non-être. 

Vivre sans souci, sans pourquoi, l'homme désert ne cherche plus le désert. Un esprit devenu pure vacuité, pure réceptivité accueille indifféremment le vide et le plein. 

Il ne suit plus aucune voie, son chemin a perdu toutes bornes ; au désert, seules comptent la Source et la Soif que donne l'Instant. 

Deviens tel un enfant,
Rends-toi sourd et aveugle !
Tout notre Être  
Doit devenir néant,  
Dépasse tout Être et tout néant !  
Laisse le lieu et laisse le temps,
Et les images également !  
Si tu vas par aucune voie  
Sur le sentier étroit,  
Tu parviendras jusqu'à l'empreinte du désert. 

Le commentateur qui selon Alain de Libera pourrait bien être Maître Eckhart lui-même ajoute : 

« Denys enseigne qu'il y a trois voies qui mènent à Dieu.

La première est celle de l'apophase ou négation, comme lorsqu'on dit : « Dieu n'est ni ci ni ça. »

La deuxième est l'éminence : c'est ainsi, par exemple, que lorsqu'on trouve en la créature une quelconque puissance, on doit l'attribuer à Dieu en son état de maximum.

La troisième est la causalité, comme lorsque l'effet nous conduit à la connaissance de la cause ou la connaissance du mouvement à celle du moteur. 

Je réponds qu'aucune voie ne peut parfaitement mener la créature au créateur, car l'esprit qui pense à Dieu défaille, puisqu'il est incompréhensible, le sens ne le perçoit pas, puisqu'il est invisible,

la langue ne peut ni dire ni l'expliquer, puisqu'il est ineffable, le temps ne peut le mesurer, puisqu'il est sans bornes, le lieu ne peut le saisir, puisqu'il est inassignable, 

l'écriture ne peut le donner à comprendre, puisqu'il passe l'estimation, la vertu ne peut l'atteindre, puisqu'il est inaccessible, et il transgresse l'ordre des désirs et des souhaits, puisqu'il n'est comparable à rien, en un mot :

toute créature rapportée à Dieu défaille, puisqu'il n'y a pas de proportion de l'infini au fini. 

Ainsi donc pour celui dont l'intention est Dieu il n'est pas de voie qui conduise à la terre déserte qui n'a jamais été foulée.

Mais il y a un sentier étroit entre ce qui est et ce qui n'est pas, qui, sous la conduite de la grâce, conduit analogiquement à la solitude abandonnée, là où « l'onagre », c'est-à-dire l’errant contemplatif,

est dit recevoir une « maison », c'est-à-dire le repos, et un « tabernacle dans la terre du sel », c'est-à-dire un habitacle mobile dans le site brûlant de la sagesse. 

Et c'est ce qui est dit ici : tu parviendras jusqu'à l'empreinte du désert. »

Qu'il soit ascète, mystique ou métaphysicien, le chrétien revient du désert avec deux ou trois évidences : 

La première est soif, L'autre est poussière, La troisième pourrait être l'inattendu toujours espéré de la Source, 

Source qui rendra possible cet « habitacle mobile dans le site brûlant », réponse à la soif et acquiescement à la poussière lumière : Jésus. 

Pourtant L'Esprit ne conduit pas au désert pour faire de Jésus une idole. 

Comme Jean-Baptiste s'efface devant le Christ : « Il faut qu'il croisse et que je diminue », le Christ lui-même s'efface devant le Père : « Celui qui croit en moi ce n'est pas en moi qu'il croit, mais dans Celui qui m'a envoyé. »

« Il est avantageux pour vous que je m'en aille. » 

la Source, ayant répondu à la soif, creuse un autre puits, avive une autre soif et conduit vers le lieu même d'où elle jaillit, lieu qu'il ne s'agit plus de penser ni même de nommer, cette fois c'est Dieu lui-même qui s'efface :

Où est mon séjour où toi et moi ne sommes ?  
Où est la fin dernière vers laquelle je dois tendre ?  
Là où l'on n'en trouve pas.
Où dois-je donc aller ? 
Je dois monter encore plus haut que Dieu  
Dans un désert. 

Là, il n'y a plus ni juifs, ni chrétiens, ni musulmans, ni athées, ni...  

Il y a des hommes et des femmes que le désir de vérité a conduits au-delà d'eux-mêmes.

Il n'y a plus de réalité si ce n'est la Réalité...

... Et le vent violent ou la brise légère qui donne formes à ses dunes...


Extrait de "Désert, déserts".


Jean-Yves Leloup.



Billet proposé par Aron O’Raney