Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Mort D'un Poète Est Sa Vie







Les ailes noires de la nuit recouvraient la ville sur laquelle la Nature a étendu un pur et blanc habit de neige ; les hommes désertaient les rues pour regagner leurs maisons en quête de chaleur, tandis que le vent du nord arpentait les jardins qui ne tarderaient pas à dépérir. 

Dans ces faubourgs, se trouvait une vieille cabane recouverte d'une lourde couche de neige et sur le point de s'effondrer. Dans un recoin obscur de cette masure, se trouvait un pauvre lit dans lequel était couché un jeune homme qui se mourait, contemplant la pâle lumière de sa lampe à huile, que faisait vaciller le vent qui s'engouffrait. 

C'était un homme dans la force de l'âge qui pressentait que l'heure paisible où il se libérerait des serres de la vie s'approchait à grands pas. Il attendait la visite de la Mort avec reconnaissance, sur son pâle visage apparut l'aube de l'espoir, sur ses lèvres un sourire triste et dans ses yeux l'oubli.

C'était un poète qui se mourait de faim dans la ville des riches vivants. Il fut mandé dans ce monde terrestre pour égayer le cœur de l'homme avec ses belles paroles profondes. 

C'était une âme noble, envoyée par la déesse de l'Entendement pour apaiser et améliorer l'âme humaine. Mais hélas ! Il disait joyeusement adieu à la terre sans recevoir le moindre sourire de ses étranges habitants. 

Il respirait pour la dernière fois et n'avait personne à son chevet que la lampe à huile, pour seule compagne, et quelques parchemins Sur lesquels il avait consigné les sentiments de son cœur. 

En puisant le reste de ses forces qui dépérissaient, il leva les mains au ciel ; il bougea les yeux sans espoir, comme s'il voulait traverser le plafond afin de voir les étoiles derrière le voile des nuages. 

Et il dit : « Viens, ô ma belle Mort ; mon âme te désire. Viens près de moi et desserre les fers de la vie, car je suis las de les traîner. Viens, ô ma douce Mort, et délivre-moi de mes voisins qui me considéraient comme un étranger parce que j'interprète pour eux le langage des anges. 

Dépêche-toi, Ô ma paisible mort, et emporte-moi loin de ces foules qui m'ont délaissé dans un recoin obscur de l'oubli, parce que je ne saigne pas le faible, comme eux. Viens, ô ma bonne Mort, et enveloppe-moi de tes ailes blanches, car mes compatriotes ne veulent pas de moi.

Étreins-moi, Ô ma Mort, pleine d'amour et de miséricorde ; que tes lèvres effleurent les miennes qui jamais ne goûtèrent le baiser d'une mère, ne touchèrent les joues d'une sœur, ne caressèrent les doigts d'une bien-aimée. Viens et prends-moi, ma Mort bien-aimée. » 

Alors, au chevet du poète mourant apparut un ange doté d'une beauté surnaturelle et divine, qui tenait dans sa main une couronne de lis. Il l'étreignit et ferma ses yeux pour qu'il ne voie plus, sinon avec l'oeil de l'âme.

Il imprima un long et profond baiser qui laissa un éternel sourire de béatitude sur ses lèvres puis s'écarta doucement. 

Puis la masure se vida et il ne restait rien que les parchemins et les papiers que le poète avait éparpillés avec une futilité amère.

Des siècles plus tard, quand les habitants de la ville  émergèrent de la torpeur malade de l'ignorance et virent l'aube du savoir, ils érigèrent un monument dans le plus beau jardin de la ville et célébrèrent une fête chaque année en l'honneur de ce poète, dont les œuvres les avaient libérés.

Ô, que l'ignorance de l'homme est cruelle ! 



Rires Et Larmes — Extrait —



Khalil Gibran 



Billet proposé par Aron O’Raney