Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Issayas Afeworki, le Tyran d'Erythrée




Issayas Afeworki, président de l'Érythrée (GERARD CERLES/AFP)



Issayas Afeworki est un cogneur.

Quand le président érythréen sortait encore en ville, ses soirées alcoolisées avec quelques vieux compagnons se terminaient souvent à coups de poing.

C’est le secret le moins bien gardé de cette dictature oubliée de la Corne de l’Afrique : le camarade Issayas, 66 ans, se réfugie dans le whisky quand il est maussade.

En avril 2012, il a disparu pendant près d’un mois, après une violente dispute avec ses généraux, lesquels refusaient de lancer leur armée de conscrits mal nourris à l’assaut du voisin éthiopien, dont quelques commandos avaient violé le sacro-saint territoire national.

Il se serait isolé dans l’une de ses retraites de buveur, avant d’être transporté en urgence dans un hôpital du Golfe pour traiter ce diabète qui le torture.

Alors que l’opposition le donnait déjà pour mort, il est finalement réapparu à la télévision, blême et le souffle court, pour reprendre avec un sourire moqueur les commandes du pays.

Le guérillero

Félin, presque toujours vêtu d’une chemisette et chaussé de sandales, Issayas est un homme austère qui, jusqu’à récemment, conduisait lui-même sa vieille Toyota pour se rendre à la présidence.

Fils d’un fonctionnaire du Négus et d’une vendeuse de sewa, la bière traditionnelle, il préfère bien vite le maquis à des études d’ingénieur.

En quelques années, il gravit les échelons du Front populaire de Libération de l’Érythrée (FPLE), la guérilla inspirée du FLN algérien, insurgée contre l’occupant éthiopien de cette ancienne colonie italienne, alanguie entre la mer Rouge, le Soudan et Djibouti.

Nommé commissaire politique après un séjour dans la Chine de Mao pour parfaire son éducation révolutionnaire, l’ombrageux Issayas provoque une scission dans les rangs des guérilleros érythréens.

Avec une poignée de partisans, il fonde son propre groupe et se réfugie dans les montagnes au sud d’Asmara.

Après vingt ans d’âpres combats et quelques batailles héroïques, menées dans l’indifférence d’un monde qui mise sur son inéluctable écrasement, son armée populaire en short et sandales entre triomphalement dans la capitale du pays libéré en 1991.

Trente ans de résistance et voici l’indépendance votée par référendum, le 24 mai 1993.

L’ancien vendeur de rues devient le très aimé président du plus jeune pays d’Afrique.

Le cruel

Mais les jours heureux tournent vite à l’aigre.

Aujourd’hui, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, ce Caligula africain, rhéteur habile et regard de glace, terrorise ceux qui l’approchent.

Affable un jour, cruel le lendemain. Un geste de lui et c’est la prison, dans l’un de ces conteneurs de cargo qui servent de cachot aux plus téméraires.

Les fonctionnaires internationaux sont désarmés. Personne ne sait comment parler à Issayas, qui manie le mensonge avec virtuosité.

Il n’est pas rare qu’il arrive avec plusieurs heures de retard, la moustache hirsute et l’humeur sombre, aux rendez-vous fixés aux reporters étrangers.

Il fait alors preuve d’une mauvaise foi stupéfiante, niant l’évidence, traitant ses interlocuteurs de « laquais de la CIA ».

C’est sa méthode favorite : démentir, avec ce sourire énigmatique qu’on lui connaît.

Et lorsqu’il est mis en difficulté, frapper durement, sans hésiter. C’est ainsi qu’il a traité ses anciens frères d’armes qui, entre 2000 et 2001, ont osé contester son pouvoir.

Le 18 septembre 2001, alors que le monde entier regardait encore vers les ruines fumantes du World Trade Center, il a fait rafler tous les réformistes de son entourage, ambassadeurs, généraux, ou ministres : les quinze signataires d’une lettre ouverte appelant à plus de démocratie, publiée en mai par la poignée de journaux qui paraissaient dans le pays. 

Pour n’être pas embarrassé par des bavards, Issayas a aussi fait incarcérer les directeurs de ces insolents périodiques. Tous ont disparu depuis.

On les a d’abord enfermés dans l’un des infâmes commissariats d’Asmara.

Puis Issayas a fait construire un bagne spécial pour boucler les survivants : la prison d’Eiraeiro, perdue dans une brousse de caféiers et de cactus. Depuis 2003, les amis d’Issayas qui ont eu le malheur de le contredire meurent là-bas, un à un. 

Parmi eux, le vieux Haile Woldetensae, dit « Durue », un copain de lycée qui était monté au maquis avec lui.

Le belliqueux

Mais la paix des prisons ne calme pas Issayas. Son règne est instable.

Travaillé par la paranoïa, convaincu qu’il est toujours le chef d’un fortin assiégé, que les Américains veulent le tuer et que l’armée éthiopienne s’agite aux frontières, prête à fondre à tout moment sur Asmara, il s’emploie à diviser pour mieux régner, s’assurant le soutien d’un entourage de généraux cupides et d’idéologues habiles.

Il attaque le premier, pour faire peur, pour tenir ses ennemis à distance. Guerre-éclair contre le Yémen en 1995, offensive générale contre l’Éthiopie en 1998, accrochage avec Djibouti en 2009, soutien aux rebelles du Soudan, aux « talibans noirs » de Somalie, aux groupes armés de l’Ogaden, du Tigré et du pays oromo, foyers de déstabilisation de l’Éthiopie détestée...

Son argent provient de généreux bienfaiteurs étrangers, qui ont intérêt à entretenir les conflits nécrosant cette zone stratégique.

Mais aussi d’une « taxe révolutionnaire » prélevée d’autorité sur les salaires de tous les Érythréens qui vivent à l’étranger, sous la surveillance des redoutables « moustiques », ces mouchards du régime infiltrés partout.

Au passage, Issayas prélève une commission, pour renflouer un budget exsangue, étranglé par les sanctions internationales.

Depuis près de dix ans, la jeunesse érythréenne fuit son pays caserne. Ils sont plus d’un millier par mois à prendre le chemin de l’exil, à pied, à travers le désert du Soudan ou les canyons d’Éthiopie.

Pour venir s’échouer, et souvent mourir, sur les plages du sud de l’Europe.

Bien sûr, beaucoup d’Érythréens rêvent devant les images d’insurrections populaires venues des pays arabes.

Mais s’insurger, ils ne s’en sentent pas capables. Eux aussi, Issayas les tient à la gorge.


6 août 2012 —  Le Nouvel Observateur —


Léonard Vincent (1)


(1) Léonard Vincent journaliste, auteur des « Érythréens » (Payot et Rivages, 2012).




Billet proposé par Aron O’Raney