Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Ophélie


  



Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles, 
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, 

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles... 

— On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie 
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ; 

Voici plus de mille ans que sa douce folie 
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle

Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, 

Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ; 
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, 

Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile : 

— Un chant mystérieux tombe des astres d'or.


0 pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !

— C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;

Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle, 
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ; 

C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! 
Quel rêve, ô pauvre Folle ! 

Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole

— Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !

— Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,

Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.



Arthur Rimbaud




Billet proposé par Aron O’Raney