Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Voyage De Bouddha







La postérité du Bouddha est éclatante. 

Parti de l'Inde au VIe siècle de notre ère, il a conquis le Tibet, engagé un dialogue fécond avec le taoïsme, gagné le Japon et l'Asie du Sud-Est. 

Il frappe aujourd'hui à nos portes : mais pourquoi éprouve-t-il à notre égard une telle compassion?


L'Occident, qui croit découvrir aujourd'hui le bouddhisme, ne l'a jamais tout à fait ignoré. Au IIe siècle avant notre ère, le roi Ménandre qui régnait sur le nord de l'Inde, s'en fit instruire et probablement y adhéra. 

Déjà, des missions s'étaient répandues en Asie occidentale : elles semblent avoir atteint Alexandrie d'Égypte. 

Une version orientale christianisée de l'histoire du Bouddha entraîna même sa canonisation. 

Sous le nom de saint Josaphat, il entra au XIIIe siècle dans le martyrologe grec et latin, en compagnie de son maître, Saint Baarlam ; ils y figurent encore à la date du 27 novembre.

CE N'EST CEPENDANT QU'AU XIXe SIÈCLE que des érudits commencèrent à étudier dans les textes la doctrine bouddhique. 

En 1819, dans « le Monde comme volonté et comme représentation », Schopenhauer en faisait le fondement de son propre système de pensée. 

À la fin du XIXe siècle, un groupe d'orientalistes anglais entreprit la traduction systématique du canon bouddhique. 

Une telle approche demeurant toute intellectuelle, le bouddhisme ne pouvait être considéré que comme un mode de pensée exotique, étranger à la mentalité occidentale.

Les véritables introducteurs du bouddhisme furent les moines appelés par les travailleurs asiatiques venus par centaines de milliers se faire embaucher aux États-Unis avant la fin du XIXe siècle. 

Mais l'événement qui fit connaître le bouddhisme en Occident fut la réunion en 1893 à Chicago du Parlement mondial des religions, auquel participèrent des moines cinghalais et japonais. 

Au cours de la Seconde Guerre mondiale et de l'occupation du Japon par les troupes américaines, puis durant les guerres de Corée et du Vietnam, les contacts ne cessèrent de se multiplier. 

En 1959, le dalaï-lama du quitter Lhassa occupée par les Chinois et gagner l'Inde. 

À sa suite, quelque 80 000 Tibétains cherchèrent refuge dans les contrées limitrophes. Il y avait parmi eux de grands maîtres, plusieurs émigrèrent aux États-Unis et en différents pays d'Europe, dont la France. 

Vinrent à eux de nombreux disciples occidentaux, quelques centaines firent une ou plusieurs retraites traditionnelles de trois ans, trois mois, trois jours. 

Au cours des années 60, quelques maîtres zen japonais débarquèrent aux États-Unis. 

En France, l'arrivée des réfugiés vietnamiens coïncida avec la venue de maîtres tibétains ou japonais. Tous ces maîtres enseignaient que le bouddhisme est d'abord une expérience personnelle fondée sur l'exercice de la méditation.


LE BOUDDHISME EST UNE ENQUÊTE APPROFONDIE sur soi-même, donc sur la véritable nature de l'être humain, et, par voie de conséquence, un mode spécifique de penser, de sentir et de vivre. 

Son but est l'Éveil, son fondement et son modèle celui du Bouddha Shâkyamuni, qui en fit une méthode de libération accessible à tous et la répandit dans le nord de l'Inde au Vè siècle avant notre ère. 

De ce fait, le bouddhisme n'est pas une Église ni même une religion, au sens où nous l'entendons d'ordinaire; point de dogmes, point de sacrements, point non plus d'autorité centrale. 

Tout en restant strictement fidèle au message de son fondateur, le bouddhisme a pu évoluer de siècle en siècle et, au cours de son expansion, s'adapter à des mentalités très différentes. 

Bouddha signifie « l'Éveillé », et rien d'autre. 

Pour le bouddhisme, tout être humain est un Eveillé en puissance, même s'il l'ignore. À partir du moment où il en a pris conscience, il ne dépend plus que de lui de l'être véritablement, c'est-à-dire d'atteindre à la juste compréhension de lui-même, des autres et du monde, qui est par essence compassion. 

Ainsi seulement l'individu peut-il s'affranchir du complexe de conditionnements contraignants que l'on appelle le karma, et échapper au cycle des naissances et des morts auquel demeure astreint tout être qui ne s'est pas libéré lui-même.

Une telle démarche suppose que d'abord on a cessé de s'identifier au « moi », simple composé provisoire, réuni à la naissance et que la mort dissocie, conception difficile à accepter pour un esprit façonné comme le nôtre, même si la psychanalyse a démontré la facticité de cette personnalité supposée. 

Et, si nous ne sommes plus nous-mêmes, qui sommes-nous?

EN TANT QUE MÉTHODE DE LIBÉRATION, le bouddhisme requiert une certaine dose d'héroïsme, une lucidité sans faille et un parfait désintéressement.

Il n'est donc pas à la portée de tous, il doit répondre à une nécessité vitale. Quoi qu'il en soit, la rencontre de notre civilisation et du bouddhisme devrait d'ores et déjà engendrer des résultats bénéfiques sur un plan plus général, puisque le bouddhisme préconise la non-violence, la tolérance mutuelle, le respect de l'autre en sa différence, pas seulement à l'égard des humains, mais de tout être vivant, et aussi le respect de soi-même que tant d'entre nous semblent avoir perdu.


Le bouddhisme serait également susceptible d'agir comme un catalyseur, un stimulant pour la pensée occidentale, qu'il contribuerait, de même que les récentes conceptions scientifiques, à remettre en cause.

Il existe, dans les textes bouddhiques des premiers siècles de notre ère, des aperçus philosophiques si novateurs qu'ils pourraient insuffler un nouvel élan, et, ce qui frappe encore davantage, une pénétration psychologique d'une telle profondeur qu'elle dépasse les vues les plus audacieuses de la psychanalyse.



Jacques Brosse (1922-2008)



Billet proposé par Aron O’Raney