Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Désert Des Métaphysiciens







Le monde, 
c'est la trop lourde présence des choses où l'on sent parfois la trop vive absence de Dieu. 

Le désert, 
c'est la trop dure absence des choses où l'on sent parfois la trop douce présence de Dieu. 

Cette présence, on aura de nouveau la tentation de lui donner une forme et de l'appeler par un Nom. 

« Celui qui Est » est le Nom le moins précis : hanté de vastitude comme le mot Être, à condition qu'on le garde dans l'ouvert, c'est-à-dire qu'on le conduise au désert... 

Emmener « Psyché » ou notre psychisme au désert, c'est en effet l'aider à faire le deuil de ce Dieu, « Sujet supposé combler le manque ou le consoler » ; c'est faire le deuil d'un « Dieu psychique », c'est-à-dire une idée, une idole.

Le désert nous conduit au-delà du Dieu psychique.

Il ne comble pas le manque, mais l'ouvre au contraire à une plus vive vacance. 

Les métaphysiciens ne sont pas toujours à l'aise avec les effusions des mystiques et leur langage nuptial trop « réifiant ». 

Ils auront leurs mots propres pour essayer de traduire une expérience tout aussi ineffable que la leur. À côté de termes particulièrement abstraits, ils feront appel eux aussi à la métaphore du désert. 

Nous ne citerons que quelques extraits du Granum Sinapsis, poème attribué à Maître Eckhart, et de son commentaire latin anonyme. 

Ils résument bien et de la façon la plus accessible l'esprit de ces métaphysiciens qui, de Plotin, de Proclus aux Rhénans du XIVe siècle (Eckhart, Tauler, Suzo.. .), en passant par les théologiens apophatiques des premiers siècles (Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, Maxime, Denys...), 

Verront dans Le désert, non seulement un lieu de conversion et de combat, un milieu de rencontre et d'amour avec le créateur de tout ce qui vit et respire, mais aussi le lieu où s'aventure l'esprit au-delà du tout intelligible, dans le pur espace de la Déité.

Ce point immobile, où l'instant et l'éternité, le créé et l'incréé ne font qu'Un : 

Ce point est la montagne 
à gravir sans agir 
Intelligence ! .
Le chemin t'emmène 
au merveilleux désert, 
au large, au loin, 
Sans limite il s'étend. 
Le désert n'a ni lieu 
ni temps 
Il a sa propre guise. 

Ce point, ce grain de sable qui est aussi tout le désert, il faut le gravir sans agir, il est hors d'atteinte de notre vouloir ou de notre pouvoir. 

Ce point, ajoute le commentateur, c'est la solitude suressentielle et insondable de La Trinité, de la majesté divine qui est vraiment déserte et non foulée, car elle est, en un mot, singulière et cachée à toute créature, et il n'est donné à personne de la connaître telle qu'elle est. 

Car, « Dieu, personne ne l'a jamais vu et personne ne le verra jamais... toutes choses sont par l'Être divin, mais il n'est inhérent à aucune d'entre elles, car il est absolument pur de tout mélange. 

C'est pourquoi, parlant de la solitude ou singularité de ce désert, en quoi l'Être divin passe toutes les bornes de l'intelligibilité, l'auteur ajoute à bon droit : Il a sa propre guise, car c'est celle d'un Être au-dessus de l'Être qui donne toutes choses d'être ». 

Eckhart Va tenter de dire ce qu'est ce désert.

Le Bien sans doute, mais quel est-il ce Bien ? Nul n'y est allé, « cela est, mais personne ne sait quoi ». Le langage d'Eckhart se fait plus paradoxal. Il tente d'unir les contraires et de dépasser, à la suite de Denys, autant les affirmations que les négations, car il est tout aussi faux de dire que « cela est » ou que « cela n'est pas », comme il est vain de dire qu'au désert il n'y a rien à voir ou qu'il y a quelque chose d'invisible à voir.

Ce désert est le Bien 
par aucun pied foulé  
le sens créé  
Jamais n'y est allé :  
Cela est ; mais personne ne sait quoi  
C'est ici et c'est là
c'est loin et c'est près  
c'est profond et c'est haut,  
c'est donc ainsi  
que ce n'est ni ceci ni cela  
c'est lumière et clarté  
c'est la ténèbre,
c'est l'innommé,  
c'est l'ignoré,  
Libéré du début ainsi que de la fin. 

Pourquoi ajouter des mots aux mots, dire qu'on ne peut rien dire ? 
Le poème d'Eckhart nous invite au Silence.  
Le désert pour le métaphysicien est en effet silence de l'esprit, apaisement du mental, simplicité du cœur.
C'est la béatitude des « pauvres en esprit » dont parle l'Évangile.

« Celui-là en effet connaît parfaitement Dieu en cette vie, qui à son sujet garde le silence, sachant que tout ce que l'on en peut penser ou dire est toujours moins que ce qu'est Dieu. 

C'est pourquoi Denys écrit dans la théologie mystique : l'homme « est uni à Dieu par le meilleur de sa connaissance », car alors s'il ne sait pas de lui ce qu'il est, c'est qu'il sait qu'il est au-dessus de tout ce qui est. 

Quant aux noms que nous donnons à Dieu, leur signification reste tributaire de la manière dont nous le comprenons, et l'Être divin transcende tout cela. » 



Extrait de "Désert, déserts".




    Billet proposé par Aron O’Raney