Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Combat De l'Ascéte Au Désert






Au désert l'Ennemi, le Mal, le Mauvais, n'est plus à l'extérieur, il est au-dedans, il hante les nuits, il brûle les membres de l'ascète, enflamme son imaginaire. 



Le silence du désert apparaît alors plus encombré de cris, de chuchotements, de blasphèmes que les rues de la grande ville, et l'espace vide des sables, plus habité de verges tendues et de tétines haletantes que les maisons à lanternes de la nauséabonde cité. 

On connaît le récit des tentations de Saint Antoine

Certains ont vu dans les démons qui l'assaillent les éléments non intégrés de sa psyché, la projection sur l'écran vierge du désert de ses phantasmes les plus refoulés... 

Saint Jérôme, avec plus de sobriété sans doute, mais avec la même douleur devant une nature faillible qu'il faut sans cesse combattre, décrit lui aussi sa lutte. 

Cette lutte de soi-même contre soi-même avant que ce moi torturé s'efface et s'en remette à Dieu : 

« Tout le temps que je suis resté au désert et dans ces vastes solitudes, qui, brûlées par les ardeurs du soleil, sont pour les moines une habitation horrible, je me croyais être au milieu des délices de Rome.

Mes membres déformés étaient recouverts d'un cilice qui les rendait hideux... 

Tous les jours se passaient dans les larmes; tous les jours des gémissements, et si quelquefois un sommeil importun venait m'accabler, la terre servait de lit à mes os desséchés. 

Je ne parle point du boire ni du manger, quand les malades eux-mêmes usent d'eau froide et quand manger quelque chose de cuit est un péché de luxure; et tandis que je n'avais pour compagnon que les scorpions et les bêtes sauvages, souvent je me trouvais en esprit dans les assemblées de jeunes filles, et dans un corps froid, dans une chair morte, le feu de la débauche m'embrasait. 

De là les pleurs continuels. 

Je soumettais ma chair rebelle à des jeûnes pendant des semaines entières.

Les Jours et les nuits étaient tout un le plus souvent et je ne cessais de me frapper la poitrine que quand le Seigneur m'avait rendu à la tranquillité. » 


On parle souvent des Pères du désert, on oublie que les femmes elles aussi étaient nombreuses, quoique les apophtegmes des « ammas » soient plus rares. 


Mais là aussi à des excès succèdent souvent d'autres excès. 

Marie l'Égyptienne, Thaïs, Pélagie, pour citer les plus connues, sont des figures de courtisanes repenties qui mettent autant de fougue dans l'ascétisme qu'elles en ont eu dans la débauche.


Thaïs fait brûler tous ses biens et, sur l'ordre de Paphnuce, s'enferme dans une cellule dont on a bouché l'entrée avec du plomb, laissant seulement une minuscule fenêtre pour qu'on puisse lui apporter du pain et de l'eau. 

Pélagiequitte Antioche pour Jérusalem, bâtit une cellule sur le mont des Oliviers et sous le nom de frère Pélage vit en recluse jusqu'à sa mort.

Marine, elle, entra vierge au monastère, elle n'en mena pas moins une vie de pénitence. Son père, étant devenu moine, fit revêtir à sa fille un habit d'homme pour qu'elle puisse être admise dans le même couvent. Elle prit le nom de frère Marin et jura de ne jamais révéler qu'elle était une femme. 

Son père mort, frère Marin resta dans la communauté. Un jour, on l'accusa d'avoir rendu enceinte la fille d'un hôtelier. Plutôt que de dévoiler le secret qui permettrait de l'innocenter, frère Marin accepta toutes les pénitences qu'on lui imposa et éleva l'enfant. C'est à sa mort que les solitaires découvrirent la vérité.


On pourrait multiplier ainsi les anecdotes et se complaire à la description d'excentriques ou de gens pittoresques dont furent peuplés les premiers déserts chrétiens : les Brouteurs, les Dendrites, les Stationnaires et bien sûr les Stylites, tous ces originaux. 

Ce serait néanmoins passer à côté de l'essentiel, le désert ce n'est pas fuir quelque  chose, un quelque chose qui vous poursuit et que vous retrouvez d'ailleurs au plus profond de vous-même, le désert c'est « fuir vers quelqu'un », c'est une histoire d'amour, qui ne supporte pas la distraction ou l'oubli. 

On va au désert pour retrouver la mémoire de l'Être qui nous fonde et qui seul peut nous donner la paix : « Tu nous as faits pour Toi Seigneur et notre cœur est sans repos avant qu'il ne se repose en Toi. » 

Le vrai combat, au-delà de cette lutte trop complaisamment décrite contre la chair ou un aspect du composé humain, est avant tout lutte contre un esprit, un esprit qui pervertit l'homme dans son innocence et sa profondeur,.

Combat contre le Shatan, c'est-à-dire en hébreu « l'obstacle »; l'obstacle entre Dieu et l'homme, entre l'homme et l'homme, ou encore le Diabolos, celui qui « divise », qui déchire l’homme en lui-même. 

Ce combat est décrit de façon « typique » dans l'Évangile, au récit de la tentation du Christ au désert, et c'est souvent à ce texte et aux méthodes employées par le Christ pour vaincre l'ennemi que se réfèrent les anachorètes. 



Jean-Yves Leloup
Extrait de « Déserts, Déserts »



Billet proposé par Aron O’Raney