Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

La Dernière Veillée








En pleine nuit, à l'heure où l'aube commence à peine à souffler son haleine sur le vent, le Précurseur, celui qui prétend être l'écho d'une voix pas encore perçue, quitta sa chambre et monta sur le toit de sa maison. 


Il resta longtemps debout, regardant la cité endormie. Puis il releva la tête et, comme si les esprits éveillés de tous ceux qui dormaient s'étaient rassemblés autour de lui, il ouvrit ses lèvres et parla, disant : 

« Mes frères, mes voisins et vous les passants quotidiens devant mon portail, je voudrais vous parler dans votre sommeil ; dans les vallées de vos rêves, je voudrais marcher nu et libre. Vos heures éveillées sont trop insouciantes, et vos oreilles pleines de bruit sont sourdes.

Je vous ai aimés longtemps et beaucoup.

J'ai aimé chacun de vous comme s'il était vous tous, et vous tous comme si vous étiez un. Au printemps de mon cœur, j'ai chanté dans vos jardins ; et durant l'été de mon coeur, j'ai surveillé vos aires de battage. 

Oui, je vous ai aimé vous tous, le géant et le pygmée, le lépreux et le sacré, et celui qui tâtonne dans le noir comme celui qui danse ses jours sur les montagnes.

Toi, le puissant, je t'ai aimé, bien que les marques de tes sabots en fer soient encore sur ma chair ; et toi, le faible, bien que tu aies épuisé ma foi et m'aies fait perdre patience.

Toi, le riche, je t'ai aimé, alors que ton miel était amer dans ma bouche ; et toi, le pauvre, bien que tu aies connu la honte de mes mains vides.

Toi, le poète, avec ton luth ambulant et tes doigts aveugles, je t'ai aimé par auto-indulgence ; et toi, le savant, qui ramasse à jamais les linceuls pourris dans les champs des potiers.

Toi, le prêtre, je t'ai aimé, assis dans les silences du passé en s'interrogeant sur le sort de mon avenir ; et vous les adorateurs des dieux, des images de vos propres désirs. 

Toi, la femme assoiffée, dont la coupe, est à jamais pleine, je t'ai aimée avec compréhension ; et toi, la femme des nuits agitées, je t'ai aimée avec compassion.

Toi, le bavard, je t'ai aimé en disant : « La vie a beaucoup de choses à dire. » Et le muet, je t'ai aimé en murmurant à moi-même : « Ne dit-il pas en silence ce que je veux bien entendre en paroles ? ».

Vous le juge et le critique, je vous ai aimés aussi ; et pourtant quand vous m'avez vu crucifié, vous disiez : « Il saigne d'une manière rythmée, le motif que son sang trace sur son corps est beau à contempler ! »

Oui, je vous ai aimé vous tous, le jeune et le vieux, le roseau tremblant et le chêne. 

Hélas ! C'était la surabondance de mon coeur qui vous a détournés de moi. 

Vous voudriez boire l'amour dans une coupe, mais non pas dans une rivière déferlante. Et vous voudriez entendre le faible murmure de l'amour, mais lorsque l'amour crie vous voudriez boucher les oreilles.

Parce que je vous ai aimés vous tous, vous avez dit :« Trop tendre et trop accommodant est son cœur et trop confus est son chemin. C'est l'amour d'un pauvre, qui ramasse les miettes même s'il se trouve dans un festin royal. C'est l'amour d'un faible, car le fort n'aime que les forts. »

Et parce que je vous ai tant aimés, vous avez dit :« Ce n'est que l'amour d'un aveugle qui ne connaît pas la beauté des uns ni la laideur des autres. C'est l'amour d'un homme qui a perdu le goût et qui boit du vinaigre comme si c'était du vin. Et c'est l'amour de celui qui est impertinent et excessif, car quel étranger pourrait nous aimer comme un père et une mère, comme un frère et une sœur ? »

C'est ce que vous avez dit et bien plus. Car souvent sur la place du marché vous avez pointé le doigt Sur moi et vous avez dit en vous moquant :« Voici l'homme sans âge, sans saison qui, à midi, Joue avec nos enfants et, le soir, s'assoit avec nos vieux en se montrant sage et compréhensif. »

Et je disais : « Je les aimerai encore et encore. Je cacherai mon amour avec un semblant de haine et déguiserai ma tendresse en amertume. Et je porterai un masque en fer, et seulement quand je serai armé et maillé, j'irai les voir. »

Puis j'ai giflé vos blessures et, comme une tempête dans la nuit, j'ai tonné dans vos oreilles.

Et du haut du toit, je vous ai traités de pharisiens, d'hypocrites, de filous, de faussaires et de bulles de terre vides. »

Celui qui a la vision courte parmi vous, je l'ai traité de chauve-souris et celui qui est terre à terre, de taupe sans âme.

L'éloquent, je l'ai jugé de langue fourchue et le silencieux, de lèvres en pierre ; et à celui qui est simple et naïf, j'ai crié : les morts ne se lassent jamais de la mort. 

Les chercheurs de la connaissance du monde, je les ai condamnés d'avoir été offenseurs de l'Esprit saint ; et ceux qui ne cherchent rien d'autre que l'esprit, je les ai traités de pêcheurs d'ombres qui jettent leurs filets dans les eaux plates et ne pêchent rien d'autre que leurs propres images.

Ainsi avec mes lèvres je vous ai dénoncés, alors que mon cœur, qui saignait en moi, vous appelait par de tendres noms.  

C'était l'amour flagellé par lui-même qui parlait.

C'était l'orgueil presque tué qui s'agitait dans la  poussière. C'était ma faim de votre amour qui était en rage sur ce toit, alors que mon propre amour, agenouillé en silence, vous demandait pardon.  

Mais regardez ce miracle !  

C'était mon déguisement qui a ouvert vos yeux et mon semblant de haine qui a réveillé vos cœurs.

Et maintenant, vous m'aimez.

Vous aimez ces épées qui vous attaquent et ces flèches qui vous percent la poitrine. Car cela vous console d'être blessés, et seulement quand vous buvez de votre propre sang vous pouvez être ivres.

Comme ces papillons qui cherchent à se détruire dans le feu, vous vous rassemblez tous les jours dans mon jardin. La tête relevée et les yeux enchantés, vous me regardez déchirer la toile de vos jours. 

Vous vous chuchotez les uns aux autres, disant : « Il voit avec la lumière de Dieu. Il parle comme les prophètes d'autrefois. Il dévoile nos âmes et ouvre nos cœurs. Et comme l'aigle qui connaît le chemin des renards, il connaît nos chemins. »

Oui, en vérité, je connais vos chemins, mais seulement comme l'aigle connaît le chemin de ses petits. Je voudrais bien vous révéler mon secret. Toutefois dans mon besoin de votre proximité, je feins l'isolement ; et dans la crainte du reflux de votre amour, je surveille les écluses de mon cœur. 

Après avoir dit ces choses, le Précurseur se couvrit le visage de ses mains et pleura amèrement. 

Car il savait en son cœur que l'amour humilié dans sa nudité est plus grand que l'amour qui, en étant déguisé, cherche à triompher ; et il eut honte.  

Soudain, il releva la tête et, comme s'il venait de se  réveiller, il étendit ses bras et dit :

« La nuit est achevée, et nous, enfants de la nuit, devons mourir quand l'aube arrivera en bondissant derrière les collines ; et de nos cendres, un plus grand amour s'élèvera. Il rira au  soleil, et il sera immortel. » 



Extrait de « Le Précursur — Enfants du Prophéte »



Khalil Gibran 



Billet proposé par Aron O’Raney