Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Éliminer l'Intouchabilité







Cette règle aussi, comme celle de la domination des organes du goût, est une règle nouvelle ; elle peut même sembler un peu étrange, mais elle a une importance vitale. 

L'intouchabilité, cela signifie que le contact de certaines personnes cause une souillure parce que ces personnes sont nées dans un certain état ou dans une certaine famille.

Pour employer les termes d'Agha (1), c'est une excroissance. 

Sous le couvert de la religion, elle est toujours un obstacle et elle corrompt la religion.

Nul ne peut naître intouchable, Puisque chaque être est une étincelle d'un seul et même Feu. Considérer que certains êtres humains sont intouchables depuis leur naissance est une conception fausse. 

On a tort également d'avoir de faux scrupules au sujet du contact d'un cadavre ; celui-ci, au contraire, devrait être l’objet de pitié et de respect. Ce n'est que pour des raisons d'hygiène qu'on doit se baigner après avoir habillé un mort, après s'être frotté d'huile ou s'être fait raser. 

Celui qui ne se baigne pas dans ces circonstances peut être considéré comme malpropre, mais certainement pas comme pécheur. La mère peut être « intouchable » tant qu'elle ne s'est pas baignée, ou qu'elle ne s'est pas lavé les pieds et les mains après avoir nettoyé son enfant qui s'est sali, mais si un enfant la touche à ce moment-là, il n'en sera pas souillé. 

On considère néanmoins avec mépris les banghis (2), les dheds (3), les châmârs (4) et d'autres encore comme des intouchables depuis leur naissance. Ils peuvent se baigner pendant des années et se savonner tant qu'ils voudront, s'habiller correctement et porter la marque des vishnouïtes (5), lire la Gîtâ tous les jours et exercer une profession libérale, — ils resteront quand même des Intouchables. C'est de l'irréligion pure et simple, digne seulement d'être extirpée. 

En considérant l'élimination de l'intouchabilité comme une des règles qui doivent être observées dans l'Ashram, nous proclamons notre conviction que l'intouchabilité, non seulement ne fait pas partie intégrante de l'hindouisme, mais encore est un fléau que chaque hindou a le strict devoir de combattre.

Par conséquent, tout hindou qui y voit un péché doit contribuer à l'expier en fraternisant avec les intouchables, en s'associant à eux dans un esprit d'amour et de service, en considérant que de tels actes le purifient lui-même, en redressant les injustices dont ils souffrent, en les aidant patiemment à sortir de l'ignorance et des autres maux qui résultent de siècles d'esclavage, et en encourageant d'autres hindous à agir de même.

Quand on envisage de ce point de vue spirituel l'élimination de l'intouchabilité, les conséquences matérielles et politiques perdent toute importance et on se lie avec les prétendus intouchables sans se préoccuper de ces conséquences.

Ceux qui cherchent la Vérité n'accordent jamais une pensée aux répercussions matérielles de leur recherche, car celle-ci n'est pas pour eux une question de politique, mais un élément tissé avec la trame même de leur existence.

Lorsque nous aurons compris la suprême Importance de cette règle, nous découvrirons que le mal qu'elle a pour objet de combattre ne se fait pas sentir seulement sur les classes sociales opprimées. Le mal, ne fut-il d'abord pas plus gros qu'un grain de moutarde, prendra vite des proportions gigantesques et finira par détruire tout ce qu'il attaque. 

Aussi ce mal particulier s'est-il maintenant étendu à tous les chapitres de la vie.

Les ablutions interminables, la préparation spéciale des aliments que nécessitent de fausses conceptions d'intouchabilité, sont telles que nous avons à peine assez de temps pour nous occuper de nous-mêmes. Alors que nous faisons semblant de prier Dieu, ce n'est pas à Dieu, mais à nous-mêmes que nous rendons un culte. 

Pour observer cette règle, il ne suffit donc pas de se lier d'amitié avec des intouchables, il faut aimer comme soi-même tout ce qui vit.

Éliminer l'intouchabilité, c'est aimer le monde entier et le servir, ce qui se confond donc avec l'ahimsâ.

Éliminer l'intouchabilité, c'est abattre les barrières qui séparent l'homme de l'homme, abattre les barrières qui séparent l'une de l'autre les différentes espèces de l'Être.

Nous voyons de telles barrières dressées partout dans le monde, mais ici nous nous sommes surtout occupés de l'intouchabilité qui a été acceptée dans l'Inde au nom de la religion et qui réduit des milliers et des millions d'êtres humains à un état voisin de l'esclavage. 



(1) poète gujarate de la deuxième moitié du XVIIe siècle. Il fut orfèvre toute sa vie. Et il écrivit des chants sacrés. On le révère comme un saint. 
(2) Catégorie d'intouchables qui gagnent généralement leur vie en nettoyant les latrines publiques et privées.
(3) Catégorie d'intouchables chargés du nettoiement des  rues. Ils s'occupent aussi de tissage.
(4) Catégorie d'intouchables qui s'occupent généralement du travail du cuir et des peaux
(5) L'une des trois grandes divisions de l'hindouisme. Les deux autres sont les shâktas et les shivaïtes. Dans l'Inde on porte souvent, imprimé en poudre de santal, sur le visage, les bras ou le torse, le signe distinctif de sa caste et de sa religion. 



— Extrait de « Lettres à l’Âshram » —


Gandhi — 



Billet proposé par Aron O’Raney