Ici-bas

Comme Le Torrent Se précipite Vers La Mer, Comme Le Soleil Et La Lune Glissent Par Delà Les Montagnes Du Couchant, Comme les Jours Et Les Nuits Les Heures Et Les Instants S'enfuient, La Vie Humaine S'écoule Inexorablement. Padmasambhava (VIIIe Siècle)

Le Roi Ermite








Il me fut raconté que dans une forêt, au milieu des montagnes, un jeune homme vit seul ; il était autrefois le roi d'un vaste pays au-delà des Deux Fleuves. 

Il me fut dit également que par sa propre volonté, il avait quitté son trône et la terre de sa gloire pour venir se loger dans des terres désertées. 

Je me dis alors : « Je voudrais partir à la recherche de cet homme et découvrir le secret de son cœur ; car celui qui renonce à un royaume doit être plus noble qu'un royaume. » 

Ce même jour, je me dirigeai vers la forêt où il habitait.

Je le trouvai assis sous un cyprès blanc, et dans sa main un roseau comme si c'était un sceptre. Et je le saluai comme j'aurais salué un roi. 

Il se tourna vers moi et me dit gentiment :

« Que fais-tu dans cette forêt de sérénité ?

Cherches-tu un moi perdu dans ces ombres verdoyantes, ou la joie du retour dans ton crépuscule ? »

Je répondis : « Je ne cherche que toi ; car je voudrais savoir ce qui t'a fait quitter un royaume pour une forêt ? » 

Et il me dit : « Mon histoire est brève, car la vérité a éclaté subitement.

Cela s'est passé ainsi : Un jour, assis à ma fenêtre dans mon palais, j'ai vu mon chambellan et un envoyé d'un pays étranger se promener dans mon jardin. 

Alors qu'ils s'approchaient de ma fenêtre, j'ai entendu le grand chambellan parler de lui-même en disant : « Je suis comme le roi ; j'ai une soif de vin et une faim de tous les jeux de hasard. Et comme Sa Majesté le roi, j'ai des colères en tempêtes. » 

Et ils ont disparu au milieu des arbres. Mais quelques minutes plus tard, ils sont retournés, et cette fois-ci le grand chambellan parlait de moi, disant :

« Sa Majesté le roi est comme moi, un tireur d'élite ; et comme moi, il aime écouter la musique et prendre un bain trois fois par jour. »

Un instant plus tard, le roi ajouta :

« Le soir même, j'ai quitté mon palais en ne prenant rien d’autre que les habits que je portais. Car je ne veux plus régner sur des sujets qui imitent mes vices et m'attribuent leurs vertus. » 

Et je lui dis : « Bien étrange est ton histoire ! » 

Et il me répondit : « Non, mon ami. Tu es venu frapper à la porte de mes silences et tu n'as rien reçu.

Car qui ne veut pas abandonner un royaume pour une forêt où les saisons ne cessent de chanter et danser ? 

Nombreux sont ceux qui ont donné leur royaume pour moins que l'isolement et l'agréable compagnie de la solitude.

Nombreux sont les aigles qui descendent de l'air supérieur pour vivre avec les taupes afin de connaître les secrets de la terre. 

Il y a ceux qui renoncent au royaume des rêves afin de ne pas sembler distants de ceux qui ne rêvent pas.

Et ceux qui renoncent au royaume de la nudité, en couvrant leurs âmes, afin que les autres ne soient pas intimidés en voyant la vérité non couverte et la beauté non voilée. 

Et plus extraordinaire encore que tous ceux-là est celui qui renonce au royaume de la tristesse pour ne pas paraître fier et orgueilleux. » 

Puis il se leva en s'appuyant sur son roseau et dit :

« Va, maintenant, à la grande cité et assieds-toi à sa porte et regarde tous ceux qui entrent et en sortent. 

Et cherche celui qui, bien que né Roi, est sans royaume ; et celui qui, bien que dominé dans le corps, domine dans 1'esprit, alors que ni lui ni ses sujets ne le savent ; et celui aussi qui semble gouverner et pourtant il est, en réalité, esclave de ses propres esclaves. » 

Après avoir dit tout cela, il me sourit, et il y avait mille aubes sur ses lèvres. Puis il se retourna et s'en alla au cœur de la forêt.

Puis je retournai à la cité et m'assis à sa porte pour observer les passants, tout comme il me l'avait dit. 

Depuis ce jour-là jusqu'à maintenant, innombrables sont les rois dont les ombres sont passées sur moi et rares sont les sujets sur lesquels mon ombre est passée.


Enfants du Prophéte — Extrait De « Le Précurseur » —



Khalil Gibran 



Billet proposé par Aron O’Raney